Dans le Japon féodal, les héros n'étaient pas seulement samurai

Avis sur Barberousse

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Akahige... N'ayant jamais lu le synopsis avant de le voir, me fiant uniquement au fait que Kurosawa, un de mes génies favoris, avait à nouveau engagé Toshiro Mifune pour tenir le rôle principal de son film, je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre, si ce n'est les fortes recommandations de mes éclaireurs qui, une fois n'est pas coutume, ne se sont pas trompés. Ainsi, je m'attendais à découvrir un Barberousse brigand, ou samurai déchu, voire même un pirate, idée qui m'a effleuré l'esprit... Que nenni ! Akahige, en réalité, est un médecin aussi craint que reconnu dans ce Japon féodal. Il dirige une grande clinique "de campagne", et s'est donné pour vocation de soigner le plus de personnes possible, notamment les pauvres, qui étaient légions à l'époque.

Le film débute à la façon "Kurosawaïenne" habituelle, c'est-à-dire qu'il expose tranquillement la situation et le contexte dans lequel elle s'installe, tout en présentant progressivement les différents personnages en insistant sur leurs personnalités intrinsèques. Bien entendu, le dernier que l'on découvrira sera Akahige, surnom donné au docteur Kyojio Niide, que celui-ci, d'après ses dires, accepte en raison de la difficile prononciation de son nom entier. L'histoire débute avec l'arrivée outrecuidante de Noboru Yatsumoto, jeune médecin fraichement diplômé d'une école de médecine extrêmement réputée. Lorsqu'il débarque dans cette fameuse clinique, il rêve de grandeur, de reconnaissance, d'argent, et pourquoi pas devenir à terme le médecin personnel du shogun. Oui mais voilà : cette clinique s'avère rapidement conceptualiser l'opposé radical de sa vision juvénile et orgueilleuse sur l'exercice de la médecine. De surcroît, se tient face à lui ce personnage antipathique en la personne d'Akahige, dénomination francisée par Barberousse, qui se comporte tel un tyran d'apparat. S'ensuit une confrontation et une rébellion immature de la part du jeune médecin, avant que l'aventure ne commence.

Car Barberousse consiste en une véritable aventure, bien différente de toutes celles que j'ai pu connaitre jusque là. Une aventure plus humaine que simplement humaniste, touchante, triste, sombre, et par-dessus tout criante de vérité. D'une manière désinvolte, Kurosawa, plus terre à terre que jamais, nous dévoile sans ménagement la dure réalité de la société des Hommes. Contextuellement, il est terrible de constater que cette vision demeure jusqu'à aujourd'hui intemporelle, dans le fond plus que dans la forme, évidemment. Il nous balance toutes ces vérités en pleine face sans afficher la moindre hypocrisie, notion si communément employée dans le cinéma afin de conquérir un plus large public, cela soit à fin de choquer à outrance, soit de choquer le moins possible. Mais comme d'habitude, Kuro s'affranchit de tous ces préceptes faussement protecteurs ou faussement dénonciateurs, pour nous dévoiler toute l'essence de l'humanité telle qu'elle a été, telle qu'elle est et telle qu'elle risque de demeurer, celle-ci évoluant constamment par des cycles qui ne diffèrent au final que dans la forme, mais très peu dans le fond. Incessamment, les Hommes réitèrent les mêmes erreurs, et son égoïsme général, censé devenir effrayant depuis le temps, finit par ne plus choquer personne tellement l'on s'y est habitué.

Toshiro Mifune campe un personnage au caractère indomptable, d'une simplicité conjointe à une humilité impressionnante en constante concurrence avec une volonté inébranlable et un caractère autant effrayant que fascinant. Rebutant au premier abord, il est finalement le parfait défenseur des principes positifs inhérents à l'Homme, lequel devrait s'atteler bien plus souvent à les appliquer. Mais il faut croire que des Hommes aussi justes ne sont que des exceptions qui confirment la règle, à moins que quelqu'un ne les guide sur le chemin de la raison. Un tel Homme est fabuleusement incarné par le docteur Kyojio Niide, lequel ne cesse de surprendre tout du long, balançant quantité de vérités incontestables à sa manière si incongrue, ajoutant une nouvelle couche au charme du personnage. Tout du moins, si l'on ne peut véritablement parler de charme au sens premier du terme, il est certain que Akahige dégage une attractivité impressionnante tout en déclenchant un profond respect ou une profonde aversion baignée de crainte envers toutes les personnes qu'il croise. Il est des Hommes qui ne laissent personne indifférent, et celui-ci en est une saisissante illustration.

Kurosawa dresse tout au long de ces 3h05, qui ne transpirent jamais le moindre ennui, une fresque humaniste incroyable. Les douleurs, les terribles conséquences de la société des Hommes sur une bonne partie de la population, que celle-ci en soit directement responsable ou doive imputer cela à leurs dirigeants et/ou leurs semblables, la terrible réalité des maladies, l'impuissance éventuelle contre celles-ci de la médecine, l'avidité, l'ignorance, l'opportunisme malsain, l'immoralité, le malheur, la trahison, le désespoir... Toutes ces notions sont parfaitement exposées ici, aussi bien tour à tour que simultanément. Mais tout n'est pas sombre, et c'est bien là toute l'expression de la magie chez Kurosawa, car bien que très dur, saisissant voire même effrayant de par la cruauté ou le malheur dévoilé à l'écran, il nous rappelle constamment, en leur allouant une place de choix qui rivalise parfaitement avec le côté obscur dévoilé, que la vie, l'amour, la compassion, le partage, la générosité, la confiance, ou encore la solidarité, sont également des notions subséquentes à l'essence même de la survie des Hommes au travers des âges.

Personnellement, j'ai la troublante sensation de parcourir les 3h de Akahige aux côtés de ce jeune médecin fraichement diplômé, et d'éprouver des émotions en parfaite coordination avec les siennes. La performance de Yuzo Kayama dans ce rôle entre qualitativement en concurrence directe avec la stupéfiante interprétation de Mifune en Barberousse. D'ailleurs, m'est avis que ce dernier, de par son terrible caractère, son faciès constamment déformé par une sévérité dont découle une franchise déconcertante, est finalement l'incarnation parfaite de la sagesse, de la compréhension et de l'intolérance envers la moindre injustice. Un justicier paré en médecin, en somme. Sa position et sa vision des choses ne cessent de nous plonger dans la réalité de la société et cette dureté est en adéquation mirifique avec tous les thèmes abordés. Cette réalité est, en totale équivalence, terrible et belle. Ainsi, le fait de l'illustrer au moyen d'un personnage humble et sage, aussi dur que pragmatique, ne fait que renforcer l'impact de celle-ci sur nos cerveaux et nos cœurs maintenus en un éveil constant, et plongés tout du long dans une implication morale et émotionnelle que seule une poignée de films est capable de nous procurer. Akahige en est le moteur parfait et inépuisable, comme quoi, au Japon ou ailleurs, les médecins, eux aussi, peuvent être des guerriers possédant une force intérieure dont l'expression extériorisée possède au moins autant de brutalité dissuasive que des centaines de coups de sabre...

Finalement, un adage à l'envergure criante de vérité en ressort :

"Plus l'Homme est conscient des malheurs du monde dans lequel il vit, plus il relativise et chérit ce qu'il possède déjà."

SUBLIME, tout simplement.

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