Miséricorde, misère dans les cordes

Avis sur Barberousse

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Si Barberousse n’est finalement que mon second Kurosawa, le bougre était déjà prolifique en 1965 avec une bonne vingtaine de réalisations à son actif. Des décennies d’activité au cours desquelles la légende japonaise perfectionna son art et ses talents de touche à tout passionné, et il me tarde d’en découvrir plus précisément les ficelles en remontant le fil de son long parcours. Mais pour l’heure, si Les Sept Samouraïs se voulait convaincant dans son grandiose « humble » mais limité par certains aspects, la toute dernière collaboration du cinéaste et de Toshirō Mifune aura été la source de bien des paradoxes.

Car après une première tentative de visionnage avortée en moins d’une heure, faute d’enthousiasme, Barberousse se sera avéré tout bonnement captivant : à ce titre, et par-delà la maestria sans fard de Kurosawa, le récit parvient à happer le spectateur trois heures durant dans le quotidien d’un modeste dispensaire d’Edo au XIXe siècle, sans hâte aucune ni remous (à quelques exceptions près). Il faut dire que sa dimension profondément humaniste, apportant tout du long une réflexion quant à la condition de l’Homme, et qui plus est dans un contexte où la misère sociale se veut prépondérante, tendait à l’inscrire dans une caste à part.

Si la chose transparaissait déjà dans Les Sept Samouraïs, de quoi laisser augurer des thèmes fétiches de Kurosawa (pour le profane que je suis), l’action propre au chanbara n’a ici pas lieu d’être : l’exposition et l’évolution de quelques personnages priment donc, au gré d’un déroulé patient qui fera la part belle à un montage des plus efficaces. En effet, cette succession de péripéties « épisodiques » laissait craindre un liant aux abonnés absents, Barberousse risquant alors de nous perdre en chemin : il n’en sera finalement rien, d’abord au regard de cette fameuse science du cinéaste quant au rythme, la transition et la mise en scène, ensuite au moyen du fond-même.

À technique irréprochable, scénario solide : sans jamais trop en faire, le long-métrage se joue des archétypes pour dresser un tableau exhaustif du Japon d’alors, avec sa galerie de pauvres hères en peine et ses « héros » de l’ordinaire manquant de moyens. Des plus évidentes, la dimension philanthropique mais diablement pragmatique qu’invoque le personnage de Barberousse nous gagne sans coup férir, le récit achevant par la même occasion de nous convaincre de son non-manichéisme.

Barberousse exècre ainsi la vanité, à commencer par la sienne, quitte à faire du zèle « coupable » après avoir cédé à une sourde colère, une bande de vauriens littéralement brisés pouvant en attester. Une séquence forte et, reconnaissons-le, tenant de l'exutoire pour le spectateur, mais une erreur honteuse pour lui qui aura troqué son costume de médecin pour celui de justicier des rues : à l’image de ce noir et blanc nous perçant et remuant à petit feu, le film a à cœur de se jouer de toute binarité tranchée.

Cette notion de culpabilité est d’ailleurs, par-delà ses thématiques centrales, tout un pan exploré en filigrane de son récit : qu’importe l’intrigue co ou annexe développée, ses protagonistes n’échapperont en rien à cette autre facette de la détresse humaine. Les tourments de la gardienne Osugi, filiation et violence pesant sur les épaules d’une Okuni esseulée, les regrets éternels de Sahachi, servilité et défiance comme seuls remparts d’une Otoyo qui aura à cœur de rembourser un malheureux bol, la tentative de suicide d’un Chobo dramatiquement lucide, leur quête du pardon par les Amano... Enfin et assurément, Noboru comprendra et souffrira de son orgueil de jeune diplômé en devenir au terme de bien des leçons.

Porté par la prestance folle d’un Toshirō Mifune aussi sage qu’intimidant, Barberousse fait donc bien plus que de résister à son demi-siècle d’existence : au travers du parcours du rejeton Yasumoto, celui-ci tient aussi bien de la démonstration formelle d’un maître du genre que du récit lentement, mais sûrement, envoûtant. De quoi nous trotter encore un moment en tête !

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