Le déclin d’un homme prisonnier de ses mensonges.

Avis sur Barry Lyndon

Avatar Nicolas68
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[Je tiens à préciser que cette critique contient de nombreux spoilers qui ne seront pas cachés.]

Avant de démarrer cette critique, je vous joins un célèbre morceau de la BO de Barry Lyndon afin de vous replacer dans l’ambiance si particulière de cette œuvre : https://www.youtube.com/watch?v=R7ixGAOwCiQ

Je manque de mots pour résumer la grandeur de ce film mais il en est un qui le résume bien, cette notion que tout créateur recherche, le Génie. Bien sûr le génie s’exprime ici dans le travail artistique qu’a mené Kubrick pour faire de ses plans des tableaux et de son film une grande œuvre du septième art. Barry Lyndon c’est la rencontre en parfaite harmonie de la photographie et de la peinture.

À travers l’ascension de Barry Lyndon puis sa chute c’est l’ensemble des vices humains qui sont abordés. Alors oui Kubrick a une vision très sombre du monde qui l’entoure, mais n’est-il pas réaliste ? Le concept de réalité est abstrait et chacun possède la sienne, néanmoins le monde qui nous est décrit dans cette œuvre ne parait jamais incohérent, il nous semble même terriblement vrai, malgré la distance (qui est avant tout temporelle) entre le spectateur et les personnages.

Lors de la première partie, la satire de la guerre est importante avec ses généraux ridicules et ses champs de batailles où des hommes avancent pour mourir. Mais comment échapper à cet enfer, d’après Barry c’est en empruntant une autre identité (chose qu’il fera tout au long du film), autrement dit il s’échappe du vice de la guerre pour entrer dans celui du mensonge, l’homme quoi qu’il fasse semble condamné à agir à l’encontre des codes moraux.

Et pourtant malgré l’aspect satirique de certaines scènes, c’est également dans cette partie que Barry qui n’a alors pas encore totalement renié sa vraie nature, laisse apparaitre son identité et surtout son innocence, en effet l’élément déclencheur de toute son histoire et donc indirectement de sa chute est un amour trompé. Cette passion qui sera brisée par une femme qui prend les sentiments pour un jeu, cet amour bafoué qui est le point de départ, est un évènement auquel nous pouvons tous être sensible, Barry Redmond nous parait très proche au début du récit.

First love! What a change it makes in a lad. What a magnificent secret it is that he carries about with him. The tender passion gushes instinctively out of a man’s heart. He loves as a bird sings or a rose blows from nature.

C’est le monde et ses défauts qui vont le transformer et le faire devenir un personnage ô combien ambigu. Car quoi qu’on en dise, c’est un portrait au sein duquel l’on trouve de nombreuses ombres mais on ne peut s’empêcher d’avoir de l’empathie pour lui, dans certaines scènes son humanité refait surface, ce sont notamment les passages avec son fils qu’il aime d’un amour sincère et désintéressé (mais même cette amour sacrée est parfois teintée de mensonge, comme c’est le cas avec l’invention de ses « hauts faits militaires ».). Barry est touchant dans sa détresse mais il est également souvent détestable, c’est toute la maitrise de Kubrick qui nous incite à nous y attacher.

La seconde partie nous dévoile tout le tragique de la vie de Barry et des personnes qui l’entoure, chose qui avait été fatalement prédit par la voix off un peu plus tôt. D’ailleurs revenons sur la voix off, cet aspect permet de développer le registre tragique du film en faisant de la destinée de Barry Lyndon quelque chose de déjà tracé, en reniant son identité il est déjà condamné à sa perte. On peut y voir un écho aux tragédies grecques qui punissaient sévèrement la démesure (l’hybris). La voix off rappelle également les chœurs de la tragédie antique.
Bien qu’elle ait été amorcée par de nombreux éléments, le coup de grâce au statut de Barry Lyndon sera porté par son demi fils avide de vengeance. Il est important de remarquer que ce duel aura été un des uniques moments où le personnage aura retrouvé son humanité d’antan, en tirant volontairement à côté alors que son opposant était à sa merci il se condamne à sa perte. Encore une fois la morale est très sombre, Kubrick avec ce film déclare que peu importent nos efforts pour nous rattraper certaines actions ne peuvent rester impunies. Ce passage peut aussi symboliser la cruauté du monde de la noblesse qui s’apparente au monde animal, où pour continuer de régner il faut inspirer la crainte et ne pas hésiter à aller au bout d’actes horribles quand cela est nécessaire.

Le film parait fortement condamné le mensonge. D’abord le mensonge à soi-même avec un « héros » banal du peuple, qui essaye de se faire passer pour un noble, ses origines finissent par le rattraper dans la scène où il frappe violemment son beau fils devant une foule de nobles effarés, action qui lui vaudra de perdre la majorité de ses alliés et amis.
De façon étrangement héréditaire (dans le sens où cette coïncidence n’est surement pas anodine), c’est le mensonge qui provoquera la mort du fils. En effet ce dernier avait promis de ne pas aller voir le cheval avant son anniversaire, or il désobéira et provoquera au même moment sa chute fatale.

Bon rentrons dans le vif du sujet, quand on parle de Barry Lyndon la première chose à laquelle on pense est son esthétique si particulièrement délicieuse. Cette fameuse esthétique qui a été obtenue en ne travaillant qu’à la lumière naturelle et à la bougie, cette fameuse esthétique qui aura poussé Kubrick à utiliser des caméras de la Nasa qu’il aura lui-même modifiées.
https://bit.ly/2xQva4G

En bref un travail titanesque qui aura permis de composer des plans parmi les plus beaux de l’histoire du cinéma, il y a très peu de film où j’ai pleuré non pas de tristesse (même si on trouve certaines scènes très touchantes), mais d’éblouissement devant la beauté des images, Barry Lyndon en fait partie. Dans ce film Kubrick est davantage peintre que réalisateur, il manie tons et couleurs avec une maitrise rare, ses longs plans scellent le temps et s’impriment dans notre esprit pour ne plus jamais le quitter.
https://bit.ly/2NgcboU

https://bit.ly/2NeWvm6

https://bit.ly/2y3s6la

Les personnages paraissent pris au piège dans leur noblesse qui paradoxalement les empêchent d’agir et d’évoluer. Barry Lyndon est Barry Redmond, cette usurpation d’identité le restreint encore davantage, prisonnier de son mensonge mais également néophyte d’un monde froid et cruel, il a renié son être et sa personne jusqu’à oublier son propre nom, ce déni de sa condition initiale, de ce qu’il était fait que celui-ci finit par ne plus se reconnaitre lui-même.

Tant de scènes sont formidables dans Barry Lyndon. Stanley Kubrick jongle sans transition entre le beau, le grotesque et le tragique, son œuvre est déstabilisante mais terriblement forte. Barry Lyndon marque autant qu’il envoûte. Nous parlons très souvent des images mais n’oublions pas la musique, une des plus grandes bandes originales jamais composées, les deux thèmes majeurs sont la mythique Sarabande de Haendel (qui a malheureusement tendance à être trop et surtout mal utilisée de nos jours), et le trio pour piano de Schubert, à ces deux grands compositeurs se rajoutent le travail de Mozart, Bach et Vivaldi (et encore d’autres moins connu) ainsi que la présence de musique traditionnelle irlandaise. Ces musiques parfaitement disséminées dans le film lui offrent son lyrisme baroque. Dans Barry Lyndon chaque regard chaque geste a son importance et répond à un message, à chaque plan on croit voir un nouveau tableau, tableau qui sera lentement dévoilé par l’utilisation importante du zoom, l’objectif se déplaçant alors que les personnages eux demeurent figés. Kubrick fixe des portraits et paysages qui ont su capturer l’essence de l’époque à laquelle il redonne vie, mais seulement un court instant car comme il le souligne par son message à la fois tragique et ironique placé à la fin du film peu importe ceux qu’ils étaient à l’époque, la vie est éphémère et une fois celle-ci passée tous subissent ou subiront le même sort.

Ces personnages vécurent sous le règne de George III. Bons ou méchants, beaux ou laids, ils sont tous égaux à présent.

Pour conclure, je vous joins, l’extrait d’un poème d’Hugo qui relève l’égalité des hommes devant la mort, c’est un poème qui reflète bien l’idée de Kubrick.

Le sort nous use au jour, triste meule qui tourne.
L’homme inquiet et vain croit marcher, il séjourne ;
Il expire en créant.
Nous avons la seconde et nous rêvons l’année ;
Et la dimension de notre destinée,
C’est poussière et néant.

L’abîme, où les soleils sont les égaux des mouches,
Nous tient ; nous n’entendons que des sanglots farouches
Ou des rires moqueurs ;
Vers la cible d’en haut qui dans l’azur s’élève,
Nous lançons nos projets, nos vœux, l’espoir, le rêve,
Ces flèches de nos cœurs.

Nous voulons durer, vivre, être éternels. Ô cendre !
Où donc est la fourmi qu’on appelle Alexandre ?
Où donc le ver César ?
En tombant sur nos fronts, la minute nous tue.
Nous passons, noir essaim, foule de deuil vêtue,
Comme le bruit d’un char.

Nous montons à l’assaut du temps comme une armée.
Sur nos groupes confus que voile la fumée
Des jours évanouis,
L’énorme éternité luit, splendide et stagnante ;
Le cadran, bouclier de l’heure rayonnante,
Nous terrasse éblouis !

https://bit.ly/2IwjbgX

https://bit.ly/2Rgdd7F

https://bit.ly/2OquYTf

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