Duels déraisonnables

Avis sur Barry Lyndon

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Tout commence par un duel...

La colline à des yeux, omniscients. Elle observe paisiblement les hommes se quereller dans la brume du crépuscule. Un claquement sec déchire le silence, un homme passe de vie à trépas et l'ascension démarre, pour l'âme d'un père et le rang social d'un fils.

Interlude

Une voix off s'installe, tranquille, froide, cynique, elle nous accompagnera le long du fleuve tumultueux que constitue la vie de Redmond Barry (Lyndon). Puisque, qu'importe le rang qu'il atteindra, Redmon Barry n'est rien d'autre qu'un homme avec ses vices et ses qualités. Dès son adulescence, le jeune Barry se montre impétueux, orgueilleux et faible face au désir que lui procure une femme, mais étonnamment respectueux quand il s'agit de la conquérir pour la première fois.

C'est cette faute initial qui conduira Redmon Barry sur les chemins de la guerre, de la passion, la déraison, la trahison et l'élévation.

L'entracte approche, et bien que nous ayons déjà traversé de splendides décors naturels, une reconstitution d'époque à coupé le souffle, cela ne peut suffire pour S.Kubrick(1) qui, au même titre que les compositeurs dont il s'inspire pour sa musique et son ambiance (Mozart, Schubert, Back, Haendel, etc.), veut tutoyer les cieux. C'est ainsi que la caméra, qui pourtant, jouait de long travellings arrières pour exposer, tel des tableaux minutieux, chaque plans, va nous offrir l'une des plus belles séquences du septième Art en approchant son regard.

Dans la lueur des chandeliers, Redmon Barry et Lady Lyndon sont assis à la table de jeu. Les regards s'installent, l'un joueur, l'autre défiant pour échapper à l'attraction que lui procure le premier. Tout se fige l'espace de quelques secondes, le plan se resserre sur Lady Lyndon. Tout n'est encore que pénombre, intimité et chaudes colorations. Puis vient le temps du frémissement, on quitte la pièce étroite aux regards indiscrets pour le balcon et le charme lunaire. Lady Lyndon attend fébrile, Redmon Barry avance résolu et confiant. Le froid du bleu sera l'écho du lien qui s'unit sous ses yeux, les espoirs charnels de Lady Lyndon y resteront glacés. Dans le clair-obscure qui se dessine, Redmon Barry se meurt et Barry Lyndon naît sous l'éclat de la nuit. De ces deux êtres peu de différences si ce n'est la coloration de leur naissance, symbolisme de l'éternel bataille entre le feu et la glace, la passion et la raison, l'humanisme et la barbarie.

Barry Lyndon est né et commence sa chute, longue et affligeante, qui entraîne dans son sillon, avec hardiesse et immoralité, les espoirs que le spectateur avait mit en lui.

S.Kubrick continue d'utiliser sa caméra tel un pinceau, pour créer des tableaux directement inspiré de la peinture anglaise du XVIIIe siècle. A l'image de ce plan magnifique sur Lady Lyndon et son jeune fils, plongé dans un immobilisme mortuaire, ou sur Barry Lyndon, ombre de ce qu'il fut, endormi et complètement ivre sur sa chaise. Il faut comprendre quelque chose pour percevoir l'ampleur de l'aspect formel, c'est que chaque plans, qu'ils soient naturalistes, expressionnistes ou baroques est exposés avec la minutie d'un orfèvre dans de longs travellings avant ou arrière. L'exposition est lente et profite souvent (notamment pour les plans extérieurs) d'une profondeur de champ qui donne à chaque personnages, l'opportunité d'évoluer dans une fresque flamboyante.

Cependant, au-delà du « simple » aspect esthétique, Barry Lyndon brille par son analyse de l'Homme et la société qui l'accompagne. Celle-ci est nécessaire et la refuser conduit à sa perte, mais vouloir y évoluer sans en respecter les règles élémentaires c'est précipiter sa chute. Les codes sociaux, l'argent et les rapports entre classes sont omniprésents et finissent d'approfondir le propos. Et puis il y a la voix off, véritable narratrice d'une histoire dont elle semble l'arbitre. Elle permet à S.Kubrick de maîtriser le verbe, et de désamorcer les émotions que pourraient entraîner certaines scènes tout en soulignant la quasi-tragédie qui s’érige devant nous.

C'est ainsi qu'à travers Barry Lydon, S.Kubrick nous offre l'une des plus belles jonctions entre la musique, la peinture, la littérature et le cinéma.

Fin de l'interlude

...tout s'y termine.

La grange à des yeux, omniscients. Elle observe paisiblement les hommes se quereller dans la moiteur du crépuscule. Un claquement sec déchire le silence, un homme passe dans l'infirmité et l'ascension démarre, pour un fils déchu qui rêve de reconquête et pour Redmon Barry soudain ressuscité.

Se dresse devant nous l'ultime tableau, celui qui conclut le périple d'une vie, dernière représentation d'une classe « aisée ». Dans les murs remplient du sang « pur » de ses résidents, lord de leurs contrées, s'esquisse une galerie de fantômes, miroir d'une existence pleine de vicissitudes, vénale et vaine.

« They are all equal now »

(1) Même si je ne cite que son nom le long de cette critique, je tiens à rendre hommage par ces quelques mots à l'ensemble de l'équipe qui œuvra sur Barry Lyndon. Un homme seul n'aurait pas pu atteindre une si grande perfection esthétique, et il ne faut pas oublier les fantômes du générique qui nous offrirent ce spectacle de 3h.

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