Samson et Dalila

Avis sur Basic Instinct

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Le cinquième homme. Un flic, anciennement coké et alcoolique, en quête de rédemption. Michael Douglas. Une femme riche, belle, sensuelle, fatale, soupçonnée de meurtre. Sharon Stone.

Et au milieu, un grand cinéaste hollandais qui a conquis l'Amérique, qui a adopté les codes hollywoodiens pour mieux y injecter ses névroses et ses obsessions, sa violence qui, si elle a pris des formes plus américaines, des chemins plus lisses, ne s'est pas déchargée en perversité. Paul Verhoeven.

Voir Basic Instinct en 2015, à l'heure où le cinéma US rejoue ces motifs d'apparence trompeuses dans une série de films à la qualité fort variable (du moyen Night Call au sympathique Gone Girl), c'est se rappeler que le patron, ça a toujours été Paulo et que Fincher peut aller gentiment récurer les chiottes et laisser les adultes parler entre eux.

Non parce que voilà, le résultat, il est là et il est juste d'une maîtrise implacable. Pour cette histoire d'obsession, et de mante religieuse, Verhoeven avait déjà fait ses armes dans le démoniaque Quatrième Homme, auquel Basic Instinct renvoie à de nombreuses reprises. Comme une continuité et une canalisation. Rappelons nous, dans le Quatrième Homme, l'atmosphère était à la lisière du fantastique et Verhoeven de multiplier les symboles christiques dans un maelström de références hallucinatoires centrées autour de la mante religieuse. Paulo laissait exploser les ambiguïtés à la façon néerlandaise, c'est à dire dans une série de contrastes ultra-violents, où la douceur le cédait à la brutalité en l'espace d'un instant. C'était absolument pas subtil, mais c'était diablement jouissif.

Bref, dans Basic Instinct, tout le prodige de l'exercice consiste à faire tenir le style Verhoeven dans un scénario de thriller érotique qui pourrait sembler bien lambda s'il n'était pas aussi finement écrit et mis en scène. Paul n'a pas totalement abandonné les ruptures de ton et les violentes dichotomies qui parcourent son cinéma, de Turkish Délices à Black Book en passant par le très noir Spetters, mais celles-ci se sont vêtus d'oripeaux psychanalytiques quasiment hitchcockiens : brune VS blonde, mante religieuse, mythe de Samson et Dalila, raison et passion, tendresse et sauvagerie du sexe ...etc. Et elles se sont ici épurées, canalisées dans la nécessité d'une narration claire mais très DePalmienne, où c'est la mise en scène qui finit par se refléter partout.

Le sexe, parlons-en puisque c'est ce qui sous-tend tout le film. La première victoire (et pas des moindres) de Basic Instinct, c'est sa tension sexuelle, tout bonnement hallucinante, et surtout particulièrement communicative. En fait, Basic Instinct est conçu comme une mise à l'épreuve tant du personnage de Douglas, qui va devoir résister à un désir de plus en plus obsessionnel, que du spectateur. Parce qu'il faut la voir, Sharon, dans toute sa désinvolture, fumer dans la salle d'interrogatoire ... C'est ce qui fait l'efficacité du récit et c'est là où l'on identifie Verhoeven, dans la frontalité avec laquelle il traite cette tension, sans détour, en n'hésitant pas à rentrer dans l'intimité de ses personnages, dans la perversité des moeurs et dans le secret des ébats, qu'il filme, lui.

Tout dans Basic Instinct n'est qu'une lente plongée dans les obsessions sexuelles les plus sordides des personnages, sous le prétexte et sous le couvert d'un thriller à la ricaine, réalisé par un hollandais avec mille fois plus de virtuosité que n'importe quel natif. Un beau bras d'honneur que ce Basic Instinct, à la fois l'oeuvre la plus hollywoodienne et l'une des plus sexuellement morbides de Paul Verhoeven, où l'exploration des instincts charnels ne trouve de limite que dans la mort, un peu comme dans l'Empire des Sens.

Film de manipulateur enfin, parce qu'il ressuscite un poison hitchcockien vénéneux, de jeu avec le spectateur et d'ambiguïté que Verhoeven (et c'est là sa grande différence avec un David Fincher dans Gone Girl) n'explique jamais, et lie toujours au récit. Pas de voix-off, pas d'images mensonges, juste la force de ne filmer que ce qui l'arrange pour laisser l'auditeur en position latérale de sécurité. Toutes les images sont vraies ici, dans le sens où elles ne se trahissent pas les unes avec les autres, mais elles sont toujours offertes à travers un prisme subjectif qui laisse le doute.

En bref, une putain de leçon de cinéma. Diabolique.

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