Lettre à P Dewaere

Avis sur Beau-Père

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Dédicacée à Pauline S.

Cher Dewaere,

Si tu laissais courir la légende selon laquelle Dewaere ce nom d'emprunt signifie "le Vrai" en flamand, c'est que tu ne jouais pas, tu incarnais les rôles que l'on te confiait, comme si ta vie en dépendait.
Il y a les comédiens et les acteurs. Les ogres solaires tel Depardieu ce bel acolyte, et les lunes incandescentes comme toi. Ce que tu donnais à l 'écran dépassait ce que les autres voulaient ou pouvaient donner.
Et Bertrand Blier ton complice te savait le seul capable de faire vivre son personnage Rémi. Un pur comédien se serait emmêlé dans le ridicule fini ou le scabreux dégoûtant. Qui d'autre que toi aurait pu aider la gosse de quinze ans à qui l'on refila le rôle, cadeau empoisonné, à croire en cette histoire d'un type, il élève une gamine, et à l'orée de ses trente ans, lui cède, enfin plus précisément cède à des désirs sexuels de vierge pubère, ses caprices voulez-vous dire...?

Qui d'autre que toi aurait pu comme par magie, dans un même mouvement nous faire paraître plus mûre la gamine, et régresser ton personnage en gamin paumé accablé d'un désespoir total d'affection? Rien n'est réel au fond de ce film-fantasme à l'écran, tout est affiché comme une espèce de poétique de l' affront à la morale cher à Blier fils. ( son premier film était un documentaire * Hitler, connais pas* révélant une inculture politique et historique de la jeunesse des sixties, moins de vingt ans après l' effondrement du nazisme. )

Patrick, ton monologue du début, extrait de la chair du roman pour en tirer le jus du film, ce texte extraordinaire, cette mise en scène impeccable dans le rythme et le cadrage, tu as le diable génie de la magnifier encore, comme si tu nous parlais depuis le royaume des mo(r)ts pour nous conter l'histoire de ce type, toi...

Ce type paumé en 1980 sur la pente descendante de sa vie, rongé par la drogue dure, la séparation d'avec Miou et leur fille, à quoi peut-il se raccrocher sinon à son rôle? A qui peut-il se raccrocher sinon à cette belle-fille de cinéma, se présentant à son palier pour qu'il la sauve?
Ce type toi. D'une tendresse extraordinaire, la tienne. Que tu perdais à mesure que la chienne de vie te décevait, le cinéma te décevait. Après ce film, Verneuil et Lelouch, te largueront en escadrille, et tu te suicideras enfin, comme tu l'as si souvent joué ( en dernier, Paradis pour tous de Jessua ) "Tu la trouvais belle la mort, bien garce, offerte" t'écrira ton compère avec lequel tu fit valser Blier.... Cette tendresse que tu dissimulais derrière une forêt d'agressivité, une montagne de nerfs à vif, d'envie d'en découdre avec l' autorité, l'abus de ces adultes hypocrites.Il t'en fallut pour ne pas terroriser Ariel Besse, la traumatiser.
Cela me hante, pensant à ce film, que toi gamin tu fus violé, ton innocence volée perdue...Je pense à cette autre gamine Marie Trintignant, son personnage de Mona que tu sauves autant que tu te sauves, Série noire, où tu exhalais ton mal être de tous les pores de ton âme.
Cet enculeur de Depardieu t 'a déjà écrit une lettre, la plus belle, cet enfoiré
http://www.deslettres.fr/lettre/lettre-de-gerard-depardieu-a-patrick-dewaere-des-moments-de-paix-dabandon-nous-en-avons-eu-aussi-ensemble-patrick/
Qui suis-je donc pour m'adresser à toi, saccageant par la même occasion une critique sensée du film?
Blier qui le commit, ne savait jamais comment finir ses films, se foutant exprès dans des situations scénaristiques inextricables. Le père de la fille te surprend ou pas? Rémi va lui faire un gosse ou pas? Cette promesse improbable d'une gamine à un infant, de toujours être là l'un pour l'autre, "même si on a chacun nos amours séparément" ( pardon si la citation est infidèle ). Le désespoir absolu du type sauvé par cette histoire d'amour qui n'en est pas une ( Blier récidivera , combien tu 'aimes étant une autre configuration du désordre amoureux post soixante huitard ), sauvé de cette histoire sans avenir par une autre pianiste, les effets miroirs sentent la mise en boite façon matriochka, l'enfermement dans l' éternel recommencement du jeu de l'amour dont nous serions les victimes, les pêcheurs prompts à se jeter dans la mer ou la mort.... Trois films en un se succèdent et s’emboîtent, tu es quitté par mort, tu abandonnes par vie et non vice, elle rejoue le même cinoche à son père, qui a le vice? et versa dans le crime...
Je ne sais Patrick ce que tu compris à ce que voulait raconter Bertrand l'acide( il fit visionner à son équipe un film de Minnelli pour leur donner la tonalité, foutage de gueule!? Ce film autant le reconnaître, est son plus abouti "esthétiquement" ), ce que je vois, et tous nous voyons, est ton dévouement à donner vie à Rémi sur l'écran.
Enfant de la balle à la diction parfaite, connaissant ton théâtre classique comme ta poche de jean troué, tu t'échappas au Café de la Gare, devins qui tu es, n'oubliant point ce travail d'artisan à gommer les scories du jeu pour toucher à l' incandescence de la simplicité, l'indécence du Génie.

Ton regard, il ne restait que lui. Suffisait.

Apprenti(e)s comédien(ne)s regardez le jouer , Beau-père ou Mauvais Fils, de tous vos yeux regardez-le et vous en apprendrez plus que vos professeurs ne sauront le faire quand il est en corps chaud.
Le seul exemple à suivre de toi réside en tes films, écrins de ta vie sacrifiée à l'autel désespérance.

On t'aime Patrick,
Adios Roi*

  • emprunté à Jack Kerouac( lunaire ) pour dire adieu à son jumeau stellaire incandescent Neal Cassady

    Lettre dédicacée à Pauline S.

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