La frustration de la belle et jeune bourgeoise

Avis sur Belle de jour

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Belle de jour, sans doute l'une des œuvres les plus marquantes de la carrière de Buñuel - au moins concernant sa période française - est une bien jolie surprise, n'étant pour le moment pas un grand amateur de son style cinématographique si singulier.
Pourtant, tous les sujets abordés par ce cinéaste sont toujours très intéressants mais ne me passionnent pas toujours à cause de certains choix en termes de réalisation qui ne me conviennent pas forcément à titre personnel. Pour Belle de jour ce ne fut donc pas le cas, non seulement le sujet m'a beaucoup intéressé, mais il a également le mérite de m'avoir emballé par sa réalisation de manière générale, jusqu'à être complètement pris dans l'œuvre et l'apprécier à sa juste mesure, tant mieux.

Montrer les travers de la bourgeoisie est la thématique principale du cinéma de Buñuel, et pour ce qui est de Belle de jour, on s'attaque en particulier à la question de la frustration sexuelle, abordée sous l'angle féminin. Oui, ici on va bel et bien assister au cliché de la jeune et belle bourgeoise complètement frustrée sexuellement à cause d'un mari qui ne parvient pas à satisfaire ses attentes, mais plus largement ce qui est mis en cause ici, c'est le modèle traditionnel bourgeois, dans lequel tous les désirs à caractères sexuels doivent être passés sous silence, voire réprimés sévèrement jusqu'à être refoulés.

En effet, on remarque d'emblée que Séverine vit auprès d'un mari d'une austérité attractive assez impressionnante. Il est si peu sensuel avec elle qu'il lui fait même une sorte de bise sur la joue pour lui signifier un au revoir au lieu d'un baiser tendrement amoureux et délicat.
Finalement, à mesure que le film avance, on comprend beaucoup mieux la scène introductive - si glauque et spéciale - qui se révèlera être un pur fantasme de la part de Séverine. Buñuel a posé le cadre et la problématique de son film dans cette simple séquence, à savoir que cette femme, à force de réprimer ses pulsions sexuelles, en vient à des penchants masochistes qui se traduisent dans ses rêves les plus fous.

Ce qui est intéressant dans ce qui nous est montré à l'écran, c'est principalement l'idée que Buñuel fait redescendre la bourgeoisie de son piédestal dans la hiérarchie sociale en montrant que la femme d'un bourgeois trouve son plaisir dans une maison de prostitution, et encore pire, trouve son plaisir dans une forme de jouissance par l'humiliation sexuelle avec des hommes d'une classe sociale tout à fait différente.
On voit donc que cette bourgeoisie, d'apparence très sûre d'elle-même, distinguée et raffinée dans ses convenances, se trouve constamment tourmentée par un désir purement animal qui ressurgit par-delà ses habillages culturels pour provoquer des complications psychologiques douloureuses à assumer. En somme, Buñuel montre que personne n'échappe à la tentation sexuelle, pas même la bonne bourgeoisie qui se voudrait prétendument au-dessus de tout ça.
Bon je précise tout de même que Buñuel n'est sûrement pas dans l'universalisation de la classe bourgeoise à ce sujet, ce n'est pas ça, il montre simplement les travers qui existent dans de nombreux cas de figures au sein de cette classe sociale.

Séverine va donc se confronter à un monde complètement différent du sien, de celui qu'elle connaît depuis toujours. En effet, elle découvre un monde qui prend avec beaucoup plus de légèreté ce qui apparaît comme étant d'immenses tabous pour elle, d'où cette nervosité grandiloquente qui s'empare d'elle à ses débuts dans cette fameuse maison. Elle se confronte alors à un milieu plus populaire, qui peut avoir des travers assez vulgaires mais dans lequel les tabous sont brisés. La différence entre les deux mondes est immense, et on comprend très bien que sa progression dans ce milieu ne peut se faire sur un claquement de doigt.

C'est d'ailleurs une des forces principales du film. L'histoire de cette femme dans Belle de jour est menée avec une grande habileté, se montrant très convaincante dans sa construction narrative, en particulier dans l'évolution du personnage de Séverine, interprétée par la brillante Catherine Deneuve. Il y a également un effort de mise en scène très plaisant avec une gestion de la tension sexuelle et psychologique portée sur son personnage. On notera également une excellente direction d'acteurs de façon générale, qui accompagne la force du film comme il se doit.

La fin a le mérite de retenir également l'attention du spectateur. Si Séverine s'est confrontée à un monde qui ne lui est pas du tout proche, elle va aussi avoir le malheur d'en découvrir ses travers. Effectivement, ce monde si bizarre et parfois imprévisible dans lequel d'étranges types peuvent faire leur apparition comme des malfrats, sera finalement une des causes du drame qui devait éclater un moment ou un autre. Elle ne pouvait continuer à mentir à son conjoint sur sa situation ô combien préoccupante.

Buñuel ne fait donc pas de cadeau pour cette jeune femme dans son final, puisqu'elle n'a pas voulu avouer à son conjoint ce qu'elle pratiquait en cachette, elle sera sévèrement punie par les graines qu'elle a semées, tout cela à son grand désespoir bien entendu.
Cette séquence finale où on la retrouve une nouvelle fois en train de fantasmer son désir est un crève-cœur puisqu'elle s'imagine désormais retrouver une vie décente auprès de son mari, ce qui se révèle impossible vu l'état physique dans lequel il se trouve désormais par sa faute, avec beaucoup de guillemets, puisqu'il s'agit d'un concours de circonstances lui étant défavorables.

En somme, Séverine ne pouvait mener cette double vie qui lui convenait si bien. Elle estime possible cette séparation entre l'amour et le désir sexuel, ce qui est vrai dans l'esprit, mais ce qui est un immense problème en acte. On retrouve cet éternel problème de l'être humain, extrêmement bien mis en œuvre par Kubrick dans Eyes Wide Shut, que je ne peux que recommander pour ceux qui n'ont pas encore vu ce chef-d'œuvre
.
Ainsi, Buñuel nous décrit une nouvelle fois les choses qui ne tournent pas rond dans cet univers bourgeois, mais cette fois-ci, il est parvenu à me marquer considérablement à travers ce film car j'ai aimé comment il a construit tout cela et ce qu'il a voulu mettre en place. Le tout est parfaitement cohérent, pertinent et intéressant à suivre. Une œuvre d'une grande qualité.

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