Free birds.

Avis sur Bird People

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Il n’est pas nécessaire de remonter bien loin dans cette première partie de l’année pour y retrouver une œuvre tout aussi subtile, émouvante et anticonventionnelle que ce Bird People. Aimer, boire et chanter d’Alain Resnais serait l’autre film caractérisant le mieux cette tendance particulière du cinéma français en ce début de siècle. À la différence près que nous avons ici affaire à une cinéaste quinquagénaire, à la filmographie peu fournie mais riche en surprises et grands films maîtrisés, qui ont construit sa réputation comme l’une des plus grandes réalisatrices de sa génération. Bird People ne peut se classer dans une catégorie bien précise du cinéma français. Jouant sur plusieurs registres, plusieurs genres, le film évite en permanence de se ranger aux côtés de la comédie populaire, du drame naturaliste, ou même de l’œuvre post nouvelle vague. Un objet hybride en somme, qui ne cesse d’étonner avec son rythme à la fois véloce et soutenu sur plus de deux heures, dans un même lieu auquel nous n’avons d’autre choix que de nous y adapter in medias res.

Scindé en deux parties, Bird People nous conte le destin de deux personnages n’ayant à priori aucun point en commun excepté celui de rejeter leur vie quotidienne monotone et routinière. Les premiers plans du film dévoilent discrètement l’approche de Pascale Ferran pour ses deux protagonistes. Nous faisant partager des monologues intérieurs de la population du RER, les musiques écoutées secrètement par des casques audios, c’est à une certaine perversion, entrée dans l’intime que nous invite la cinéaste. Gary est un ingénieur informatique américain parcourant le monde dans les avions pour se rendre à multitudes de réunions. Du jour au lendemain, cet homme décide de tout abandonner, de tirer un trait aussi bien sur sa vie professionnelle que familiale. Mais connaissons nous véritablement Gary ? Cette ambigüité et ce doute sur les sentiments intériorisés de l’humain est ce qui fait la principale force du cinéma de Pascale Ferran. Lorsque Gary observe un accident de la route à l’arrière d’un taxi, rien n’est plus mystérieux et enfoui que les torrents de pensées qui affluent dans son cerveau malade, menant à diverses hypothèses sur la signification de ces carcasses. La communication est un problème au coeur du film, non seulement entre le spectateur et le protagoniste (que l'on observe comme une victime allant à sa perte), mais aussi entre les personnages du récit. Un des micros climax de la première partie se déroule dans la confrontation entre Gary et sa femme (une dispute conjugale de haute envergure) à travers l’écran d’ordinateur portable. Dans ce faux champ contre champ, ce n’est pas seulement un malaise qui s’installe, mais aussi un questionnement fondamental sur les raisons de Gary, cette instance transcendante qui le pousse à fuir sa vie, sortir des rails et s’envoler mentalement comme physiquement vers d’autres contrées terrestres ou imaginaires.

À cette première partie concrète - et déjouant un piège du naturalisme - s’accole une deuxième partie aux antipodes, d’un lyrisme et d’une abstraction folle. C’est l’histoire d’une jeune femme de chambre, Audrey, magistralement interprétée par la fondante Anaïs Demoustier. À plusieurs reprises, elle et Gary manquent de se croiser. Vont-ils finalement se rencontrer ? Ce n’est pas la question que veut nous faire poser Pascale Ferran. La question est d’ordre beaucoup plus complexe et imaginaire : que se passerait-il si la liberté était offerte d’un seul coup, d’une seconde à l’autre pour Audrey ? Jeune femme manquant encore de recul, Audrey n’évolue clairement pas, à l’inverse de Gary, sur une pensée hédoniste visant à vivre sa vie pour son propre plaisir, son bien être et non uniquement celui des autres. En se transformant en moineau, le regard d’Audrey sur le microcosme de l’aéroport Charles de Gaulle va radicalement changer et se métamorphoser en observation quasi divine de la vie courante. Sur le plan formel, Bird People atteint ici des sommets. Les plans fixes au sol laissent place à une caméra portée dans le ciel et en plongée, où sa prise de liberté figure elle aussi celle d’Audrey. L’irruption du fantastique au milieu de cette histoire tout ce qu’il y a de plus « terre à terre » est aussi synonyme d’affranchissement des façades qui nous emprisonnent au cœur de cet urbanisme étouffant. Ferran repousse ses limites et laisse libre cours à son écriture, que l’on pourrait presque qualifier par moments d’« automatique ». Comme dans Lady Chatterley (2006) le temps filmique ne cherche pas à se substituer au temps réel tout en établissant une cohérence narrative soulignée par ces nombreux fondus au noir, ne nous annonçant jamais à l’avance la fin ou le début d’une autre séquence, d’autres actions. Bird People, dans sa forme, est aussi imprévisible que passionnant et parfois drôle à suivre, comme en témoignent les voix offs (du personnage ou parfois d’une voix inconnue, rappelant à l’évidence le cinéma d’Alain Resnais) surgissant inopinément dans cet univers réaliste sublimé.

Lorsqu’Audrey incarnée en moineau se rend dans la chambre d’Akira, nous assistons à un échange des plus renversant du film. Si la communication semble morte à tout jamais, et que les êtres humains ne se regardent plus en face en ne s’adressant la parole qu'à travers les nouvelles technologies, il subsiste encore les artistes comme Akira qui eux, cherchant à comprendre autrement leur monde environnant, acceptent de communiquer avec toute forme vivante. En dessinant Audrey « version moineau », Akira extrait le naturel en même temps qu’une part de fantastique du monde contemporain. L’analogie entre les avions de l’aéroport et les oiseaux du ciel n’est pas sans nous rappeler les digressions poétiques d’Apichatpong Weerasethakul, cependant dans un tout autre registre. Les oiseaux, en plus de se retrouver dans les avions, se retrouvent finalement aussi dans l’être humain. Il n’est pas anodin de constater que le costume de femme de chambre d’Audrey évoque discrètement les couleurs du plumage d’une pie. Le plan cristallisant le mieux ces reconnaissances serait donc celui du tapis roulant dans l’aéroport Charles de Gaulle : dans ces quelques secondes où Gary, sous forme humaine, croise Audrey dans son corps de moineau. Les deux êtres se regardent, Gary sourit, et semble déjà familier avec ce petit oiseau croisant son chemin. Après être resté enfermé dans sa chambre pendant plusieurs heures les yeux rivés sur son ordinateur et son téléphone portable, Gary respire littéralement à la vision de ce moineau humanisé. Il est lui aussi un bird people, un oiseau prêt à s’envoler et non à suivre des miettes de pain sur un chemin tout tracé comme le petit poucet. C’est cela que raconte l’un des plus grands films de Pascale Ferran : obtenir sa liberté en faisant du mal aux autres n’est pas une question d’éthique ni de morale, mais bien de la simple recherche d’un plaisir vital pour l’homme : celui de se dévergonder d’un monde contemporain peu ouvert sur le monde extérieur. Audrey et Gary sont des fugitifs, en aller simple sur la voie du bonheur, suivant un trajet toujours plus agréable à deux.

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