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Birdman par Mr_Carnby

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Passés nos 17 ans nihilistes, le projet d'assassinat en règle du celebrity-system que porte « Birdman » confine à la vanité des vanités. Personne ne s'y trompera, il s'agit d'un film qui, plus que critiquer Hollywood et le Broadway nombriliste, révère la capacité du cinéma américain à regarder « objectivement » son fonctionnement et ses travers. Iñárritu, en bon soldat de l'hypocrisie recevra un Oscar pour avoir montré – comme expliqué dans la très bonne critique de Kalopani – qu'il est capable de faire de ce cinéma dégoûtant qui prend le spectateur pour un tiroir-caisse et une oie de gavage, mais qu'il a choisi l'autre voie, celle de l'Art – et donc, par conséquent, de la technique tonitruante, fiérote et effective. Un argument de plus dans la poche des thuriféraires de Nolan et « Fight Club »...

Le projet d'un plan-séquence continu d'à peu près deux heures a de quoi plaire en lui-même ; nous sommes, après tout, dans une esthétique de cinéma pur. Mais, la première objection vient du caractère artificiel du geste : aidé du numérique, le projet confine a l'exercice de style prétentieux dans le mesure de sa facilité ; là où « L'Arche russe » n'avait nécessité aucun montage, filmé en un souffle, Iñárritu impose des changements de temporalité qui accentue le caractère illusoire de l'aventure qui se profile devant nous. Certes, ça à l'avantage de la cohérence. Pour un film qui cherche à n'être que Cinéma – de part son geste même -, dégager tout rapport avec la théâtralité et avec le réel est plutôt alléchant.
D'un point de vue plus esthétique, je me range du côté des considérations hitchcockiennes sur le montage et superficialité d'un unique point de vue. En effet, ce qui fait le sel du cinéma est justement la capacité de diffraction du regard qu'impose le montage pensé – d'où l'intérêt d'un découpage faisant ressortir la dramaturgie, mais aussi des cut-ups godardiens, des fondus-enchaînés, du « non-raccord » bressonien ou du plan fixe (soit l'espace saturé ou raréfié selon Deleuze, qui, si l'on peut dire, parle en se taisant : qui montre l'espace ou un élément dudit espace – alors caché par le hors-champs - en concentrant ou faisant sortir un certain nombre de données visibles ou supposées).
Dans le « Hitchbook », le génie britannique assure qu'il « faut découper les films ; ''Rope'' [film utilisant le même procédé que ''Birdman'', à savoir un faux plan-séquence continu] est une expérience pardonnable. Ce qui est impardonnable, c'est d'avoir en partie réutilisé le procédé dans ''Under Capricorn'' ». Ce qui est sous-entendu ici, c'est qu'en plus des difficultés techniques qui empiétèrent sur la fabrication de ces deux films, Hitchcock remettait en cause toutes ses considérations quant à la valeur dramatique du montage. Le problème du plan-séquence de « Birdman » est, d'un autre côté, qu'il n'a pas valeur à mettre en place un espace visuel dans lequel le spectateur se range du côté du réalisateur, c'est-à-dire du côté de l'omniscience, comme chez le Welles de « Touch of Evil ». La quasi-totalité des plans de « Birdman » sont à hauteur d'homme, caméra mouvante, comme pour synthétiser une présence physique aux côtés des personnages. Prend place une relation immersive entre l'image et le spectateur ; aucune valeur de dépassement de l'écran comme chez Welles, où son esthétisme surabondant donnait au spectateur la capacité de tout voir (ou, en tout cas, bien plus que le personnage). De fait, Iñarritu a le cul entre deux chaises, à savoir l'accompagnement des personnages par le spectateur, et un dispositif opposé à l'idée d'accompagnement, plus semblable à un voyage guidé, un rail-shooter. On n'a même pas le sentiment de conduire l'histoire, ou de suivre les personnages, mais on regarde passivement les décors avancer d'eux-mêmes, comme dans un train fantôme.

Mais, prenons le parti-pris nihiliste du film à bras-le-corps : comme chantait Ferré, il n'y a plus rien et les idoles modernes qu'étaient les acteurs, Hollywood, les bagnoles de luxe et les paillettes de la célébrité ont maintenant le goût amer de l'insincérité. Soit. Le désintérêt que leur porte Iñarritu est par ailleurs palpable : tous sont plus misérables et pathétiques, empêtrés dans leurs égoïsmes maladifs. Une fois le générique-hommage à Godard arrivé, aucun ne semble avoir été sauvé.

Plus de sujet classique donc, plus d'appui : le film ne serait que l'observation « objective » du comportement d'un microcosme décadent et non pas l'analyse « aimante » de divers caractères forgeant une histoire – le passage rapide, comme d'un revers de main, d'un personnage à un autre en serait la preuve. La technique et le trame scénaristique conduisant l'attention et l’œil du spectateur, les personnages ne portent plus le récit ; ils sont les pantins du scénario omniscient et du metteur en scène ; et n'ont, de fait, pas d'autres rôles à jouer que ceux d'objets d'études. Parti-pris kubrickien s'il en est.
Plus de psychologie ou d'étude de personnage – ils sont pour ce qu'ils sont, des archétypes, des images, des symboles. Et si le sujet n'est plus qu'un prétexte à la critique – ne portant pas de souffle en lui-même -, ne compte alors plus que la « beauté du geste », comme disait gravement M. Oscar dans « Holy Motors ». Le plan-séquence prendrait toute sa signification : « Sus au sens ; le fond, y a plus ! Le cinéma n'est que représentation, aussi, montrons, et de belle manière ! » Parti-pris honorable, bien que déjà touché depuis les années 1920.
Mais, c'est dans cette conception, que martèle avec férocité Iñarritu, à travers ses mouvements de caméra en apesanteur, que se cache le défaut de construction du film : pourquoi se coltiner les états-d'âmes, les élans passionnés, les histoires d'amour et de baises du microcosme, si c'est pour nous dire, dans une pirouette finale méprisante, que ces gens-là n'ont d'intérêt que ce que le film veut bien leur donner ?
N'est-il pas vain que de s'évertuer à explorer des psychés qu'on rejette, méprise et oublie de l'autre main ?

Beaucoup de contresens pour l'Oscar du meilleur film 2015.
Une objectivité critique viendra aisément remettre en cause le parti-pris intellectuel de « Birdman », accentuant sur l'aspect délibérément faux-cul de l'entreprise.
Reste alors une ambition trop lourde pour un cinéaste anecdotique et n'ayant, sommes toutes, que l'intérêt de sa prétention. Et un double mensonge, quant aux ambitions et aux moyens du film.

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