Du cinéma individualiste au cinéma social - évolution d'un cinéaste engagé

Avis sur BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan

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En réalité, le nom de Spike Lee ne m'évoquait bien peu de chose avant la découverte de cette oeuvre. [Psst regardez-là ! C'est une oeuvre importante]. A vrai dire, je ne connais pas le réalisateur en question, ou du moins sa filmographie. Enfin ça ne serait tardé. Alors comment, non d'un démoniaque non-juif citoyen américain blanc - je reviendrai sur cette dénomination - pourrais-je prétendre connaître l'évolution du cinéaste si le seul film que j'ai vu du Monsieur est celui-ci ? Eh bien voyez plutôt...

Quand je parle d'évolution, j'évoque en réalité son changement d'opinions et de points de vue à travers cette même-oeuvre. J'en ai pris conscience en sortant de la salle. Quelques interviews tendent à montrer que le réalisateur est un activiste dans l'âme, qui souhaite mener des actions concrètes pour revaloriser les populations afro-américaines et les repositionner par rapport à l'Homme blanc. "M.L.King a eu un rêve, moi j'ai un plan". Ce plan d'"infiltrer" de l'intérieur la grande machine Hollywoodienne pour y révéler le dessein machiavélique orchestré par Trumpistes et autres républicains extrémistes [et vous comprendrez l'intérêt que j'ai à utiliser de tels qualificatifs]. Il y a de la discrimination positive dans ces plans mais c'est nuancé. J'ai l'impression que le cinéaste décrit cette nuance, autrement dit sa position controversée; ce en se représentant lui-même dans le film. Et là je m'explique...

Le protagoniste afro-américain interprété par le très très bon John David Washington (Malcolm X, 1992) est un peu le flic de Beverly Hills, cette fois-ci se déambulant dans un monde raciste dominé par l'américain caucasien suprématiste, un monde violent où la violence-même est aseptisée, spécialement par la super-star milliardaire américaine, que certains qualifient de président. Le monde réel me dit-on à l'oreillette ? Ou celui de Spike Lee et d'une minorité oppressée ? La perception du monde doit bien changer entre un individu membre d'une communauté minoritaire persécutée et ségrégée et celle d'un individu caucasien ; spécialement dans un contexte géopolitique où les extrémistes aimeront dire que ce sont ces quelques poignées de blancs fédéralistes qui ont bâtis la nation - pas le nègre. Le bon nègre a juste aidé a booster l'activité agricole de coton et a su compléter les armées britanniques en marche pour exterminer les populations natives américaines. Une aide précieuse donc.

Bref. C'est ce que semble nous montrer le cinéaste. Le personnage "exotique" par à rapport à ces compères Adam Driver et Jasper Pääkkönen [excellents acteurs] et par rapport à une grande partie des spectateurs, déambule donc, dans ce monde dangereux, sur fond de musiques chevaleresques composées par le compositeur et arrangeur de jazz, Terence Blanchard. On est loin de la composition électronique popularisée par Harold Faltermeyer, dans le Flic de Beverly Hills. Un plaisir pour les oreilles en plus d'apporter de la cohérence et une ambiance particulière dans cette investigation funky-dramatique.. Et puis voilà que ça danse, que ça possède un style vestimentaire (et capillaire) quelques peu extravagants pour montrer la fierté de son poil crépu. Et je ne fait que reprendre les dires de l'oeuvre. Parce que cette exhibition culturelle permet certainement d'assumer son identité. +1 point pour le département costumes et décorations. C'est bon le contexte est posé.

J'en viens à présent à mon analyse quant à l'évolution du cinéaste. Le protagoniste est d'une certaine manière le cinéaste, qui se retrouve entre individus radicaux désirant "récupérer" ce qu'ils ont pillés et extrémistes afro-américains militants prêts à prendre les armes [et à refaire pareil que l'oppresseur]. La mise en scène, aussi ingénieuse soit-elle, fige et capture quelques moments intenses pour accentuer l'importance du pouvoir d'influence et de soumission à l'autorité. Le protagoniste, aveuglé un cours instant, empli de témérité et d'audace, finit par garder son sang-froid pour dénoncer pacifiquement. Ce, en se positionnant stratégiquement entre le noir militant violent et le blanc persécuteur raciste et xénophobe. Ça c'est génial.

On remarque cette évolution du personnage à travers de nombreuses répliques fortes de sens. Les mots ont leur importance. Le film parle du Pouvoir du Noir "BlackPower", l'expression est murmurée, criée à la foule et répétée continuellement. A la fin, l'un des personnages féminins afro-américains ne parlent plus désormais de Pouvoir du Noir, mais de Pouvoir du peuple. Pour moi, c'est l'une des meilleures illustrations de cette évolution, qui à mon humble avis touche le cinéaste lui-même. La dédicace réalisée pour une victime d'un dommage collatéral, conséquence d'une manifestation d'extrémistes pour une Amérique blanche, possède comme mention "pouvoir au peuple". Et pourtant la victime est une américaine blanche. Et là, le réalisateur prouve son modernisme et son progrès en tant qu'individu, en tant que citoyen, en tant que réalisateur et donc en tant qu'orateur public. On sent de fait, cette volonté de désirer de la cohésion nationale plus que d'un repositionnement du Noir par rapport au Blanc, [et oui il y a une nuance]. La note de fin permet à mon sens d'éviter à quelques âmes sensibles et influençables d'emprunter la route de la haine raciale. Dernièrement, c'est le défis réussi main levé par Scott Cooper et son excellent Hostiles, et dans une moindre mesure par Theodore Melfi (Les Figures de l'Ombre).

Et pour être toujours plus percutant, les scènes finales sont d'une puissance qui ont laissées le public dans la salle de cinéma sans voix. En tant que spectateur, on aime penser que si nous avions fait parti d'une période historique particulière on aurait assurément fait quelque chose pour que les événements puissent changer. Sauf que le cinéaste nous rappelle en dernière partie que des mouvements anti-noirs se perpétuent aux U.S.A, ces derniers nullement condamnés par D.Trump et nous montre parallèlement que nous sommes là, à regarder, sans rien faire. Parce qu'on se sent paradoxalement plus concerné par une histoire de film que par la vie réelle, qui est bien trop flippante, puisque... Réelle !

Bougeons-nous.
Regardez des films.
Gardez un œil sur ma chaloupe.
Pas touche à mon bocal de terre.

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