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Naissance d'une culture

Avis sur BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan

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Figure forte du cinéma afro-américain (mais pas que) à forte connotation sociale depuis maintenant 30 ans, Spike Lee effectue son grand retour en cette année 2018 avec un film qui, en plus de bien s'inscrire dans l'air du temps, frappe juste et fort là où il faut : "BlacKkKlansman", soit l'histoire apparemment véridique d'un jeune flic noir, Ron Stallworth, ayant infiltré (par téléphone surtout et physiquement sous l'identité de son collègue blanc Philippe Zimmerman) l'organisation raciste du Ku Klux Klan dans les années 70.
Grand Prix du Jury au dernier Festival de Cannes, ce nouvel opus du réalisateur militant n'a pas manqué de faire parler de lui sur bien des points. D'une part, beaucoup y voient le retour gagnant d'un cinéaste talentueux qui, depuis quelques années, s'était un peu égaré dans des propos relativement douteux vis-à-vis de ses collègues Quentin Tarantino et Clint Eastwood sur la manière dont "ils traitent les noirs dans leurs films" (pour reprendre ses propres mots) et sur la tendance des Oscar à privilégier les comédiens blancs par rapport aux afro-américains.
D'autre part, "BlacKkKlansman" , comme cité plus haut, a pour particularité de tomber à pic tant son sujet délicat reste toujours bien d'actualité et qui plus est, sous la présidence de Donald Trump, que Spike Lee n'a d'ailleurs pas manqué de narguer en allant chercher son prix cannois.

Quoiqu'il en soit, en faisant fi de tout l'aspect politico-social qui l'entoure, "BlacKkKlansman" confirme bel et bien que Spike Lee sait encore raconter une histoire de manière passionnante.
A l'instar de ses autres films, ce dernier opus se distingue avant tout par une mise en scène relativement sobre, assez classique (récit bien structuré en trois actes avec début-milieu-fin) sans effets de style (pas de "jumps-cuts" ou de plans-flash à la Scorsese) mais très rythmée, ponctuée de ci de là par une musique de circonstance (signé Terrence Blanchard, le compositeur fétiche de Lee) sachant se montrer douce dans les séquences les plus calmes et rapides et fortes dans les moments les plus éprouvants en émotions.

Qu'à cela ne tienne, mise en scène "classique" ne signifie pas paresseuse, loin de là même, et Spike Lee le démontre très bien le temps d'une magnifique séquence en montage alterné (avec d'un côté les membres du KKK occupé à se pâmer devant une projection de "Birth of a Nation", le film muet à tendance raciste de D.W Griffith souvent diffusé dans les écoles de cinéma; et de l'autre, un groupe d'afro-américains rassemblé autour d'un vieil homme racontant ses mauvaises expériences de ségrégation). L'intelligence de cette séquence est que, plutôt que d'opter pour le point de vue d'une seule communauté, elle les renvoie dos à dos, tel un miroir inversé, les "black power" se mélangeant (par la magie du montage) aux "white power" sous la forme de cris de joie et de propagande. Ceci dit, tout en questionnant le bien fondé de cette manifestation de deux communautés, Lee n'en oublie pas pour autant son sujet, représentant comme il se doit les liens entre les membres du KKK comme un fantasme meurtrier de supériorité et ceux de la communauté noire comme une histoire subie partagée, basée sur la douleur et la solidarité fraternelle.
Cette séquence à elle seule, suffit à nous rappeler que, en fin de compte et comme c'est le cas depuis le début de sa carrière ("Nora Darling" en 1986 et "Do the right thing" en 1989) , Spike Lee n'est peut-être pas si radical que ça et ce, en dépit de la façon (pas toujours très fine certes) qu'il a d'insister sur la volonté de la communauté afro-américaine de s'émanciper à tout prix de la communauté blanche.
"En fin de compte, que l'on soit blanc ou noir, peu importe, nous sommes avant tout des êtres humains avec nos torts et travers"; tel semble être le créneau qu'il souhaite faire partager à travers son film.

L'une des grandes forces de la réalisation de "BlacKkKlansman" réside aussi dans le fait que le cinéaste parvient à combiner récit policier classique et humour pince sans rire, un peu comme si "French Connection" rencontrait "L'arme fatale" en quelque sorte. Cette volonté de faire rire de manière décalée se retrouve dans les rapports entre Ron Stallworth et son collègue blanc d'origine juive Philippe "Flip" Zimmerman. Dépassant le cadre un peu simpliste des "blagues sur les noirs et les juifs", l'humour se retrouve surtout dans la manière dont "Flip" qui, fatalement, prête ses traits blancs à Ron (qui ne s'adresse aux membres du KKK que par téléphone, rappelons-le), doit faire en sorte que sa vraie voix soit bien celle qu'ils entendent par téléphone. De même, au fil du récit, les deux hommes n'hésiteront pas à tourner en dérision les blagues et clichés racistes débités par les membres du KKK et ceux de leurs collègues, histoire de leur faire comprendre à quel point ils sont ridicule. Sur ce point-là, notons aussi (l'humour intervient également) la manière qu'a Spike Lee de dépeindre ces derniers; à savoir comme de gros péquenauds beaufs de bas étage, dépassé par leurs préjugés et clichés d'écoles primaires. "Racistes, les membres du KKK ? Des gros cons surtout", semble une fois encore nous dire le réalisateur.
Si le point de vue est effectivement véridique (le KKK est clairement nauséabond), la manière dont ils sont dépeints (grosses moustaches, armes à feu limite collés à leurs bras, obèses limite attardés mentaux) est malheureusement trop grosse pour être honnête, à tel point qu'on a parfois un peu l'impression d'assister à un long sketch des "Guignols de l'info". Alors oui, c'est drôle, c'est fait pour démontrer toute la bêtise humaine dans ce qu'elle a de plus infâme mais ça diminue aussi malheureusement l'impact engagée que le film, au vu de son sujet et du combat personnel mené par son réalisateur depuis plus de 30 ans, voulait susciter auprès du public.
L'histoire d'un homme noir idéaliste infiltrant rien moins que le symbole de la haine absolue méritait une approche plus nuancée et politiquement plus riche qu'un simple schéma manichéen (représenté par les gros méchants blancs, beauf et rednecks) flirtant avec l'humour burlesque et la provocation gentillette.
Et c'est justement ce côté "trop gros et pas assez nuancé" qui fait que "BlacKkKlansman", s'il constitue dans l'ensemble un assez bon film, n'est pas non plus une oeuvre majeure vouée à rester et à faire réfléchir; ce que viennent démontrer (sans "spoiler") les images d'actualité américaines récentes qui viennent clôturer le long-métrage.

Cela étant dit, il ne faut pas non plus bouder son plaisir. Le scénario est intéressant, la reconstitution des 70's, sans être exempt de clichés (les pantalons "pattes d'eph", la revendication des drogues douces comme la marijuana, les mouvements de rassemblement de la jeunesse), est très minutieuse, la mise en scène est prenante tout en étant inspiré et l'interprétation de bonne facture.
Dans le rôle de Ron Stallworth, John Davis Washington (le fils de Denzel) est très juste, n'en fait pas trop et compose un portrait plutôt idéaliste et "force tranquille" du policier. Dans celui de "Flip", Adam Driver, une fois n'est pas coutume, de par son physique à la fois ordinaire et particulier de "Monsieur tout le monde" démontre toute l'étendue de son charisme et talent, capable de passer d'un univers à l'autre (celui de "Star wars", en passant par ceux de Jarmush, Coen, Scorsese, Gilliam, Soderbergh et maintenant Lee) avec la même assurance.

Bref, si on est quand même encore loin du niveau de "Jungle Fever" ou de "La 25ème heure" (pour citer deux des meilleurs films de Spike Lee), on est content de retrouver le grand cinéaste afro-américain en bonne et due forme, qui semble apparemment s'être un peu remis de ses quelques coups de gueule qui avaient plombé sa carrière ces dernières années, pour à nouveau nous pondre un bon film.

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