Transmettre l'inévitable

Avis sur Black Book

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Paul Verhoeven filme dans Elle (2016), une héroïne qui subit et qui n’est pas une victime. Puis, une guerre filmée dans toute sa complexité dans Starship Troopers (1997). Black Book (2006) est une expérimentation de ces deux thèmes, mais aussi d’autres comme la mémoire. Rachel (Carice van Houten) vit loin de ses souvenirs. Pourtant son corps, en temps de guerre, fut comme une carapace, un bouclier. Ce qui lui a permis de se mettre à nu pour la libération, pour le désir de l’autre... Il est filmé sous tous ses angles, nuit et jour, sur un lit ou sous une avalanche d’excrément. Sous le désir se cache la peur, la crainte. Rachel reçoit des éclaboussures de sang sur le front ; le spectateur, lui, est attaqué par le sang en gros plan : le dos, le ventre, la bouche ; il est projeté en dehors de l’écran. Les personnages sont contraints de faire confiance durant le temps de la guerre. M. Smaal (Dolf de Vries) prévient Rachel : c’est déconseillé. Tout comme le spectateur qui ne peut pas faire confiance au scénario. Il explose en différentes histoires ; en une année, Rachel vit plusieurs vies. Le réalisateur transmet l’inévitable à l’écran. La caméra oscille à travers le temps. Comme des souvenirs, les scènes s’assemblent ensemble sans aucun carton explicatif. Le spectateur subit des ellipses, comme la mémoire qui trie les souvenirs.

Tout d’abord, en 1944, Rachel est hébergée par des paysans chrétiens aux Pays-Bas. Mais elle doit fuir sous les bombardements. Puis, elle retrouve sa famille. Après le bonheur, survient une fusillade, et elle doit encore fuir. La mort n’est jamais loin. Le spectateur doit résister à l’apparence et à la confiance. La réalisation détruit les espérances en ne cachant pas l’atrocité des meurtres, les trahisons. Seul un carnet noir (le fil rouge) peut transmettre la vraie Histoire, mais il n’y a aucune humanité sous ces mots. Les humains résistent, durant la fin de la guerre, et s’autodétruisent. Paul Verhoeven aime exploiter les désirs de chacun, la vraisemblance, la complexité d’une situation. Tel que l’amour que Rachel porte à Müntze (Sebastian Koch). Dr Hans Akkermans (Thom Hoffman), paraît être le vrai héros de la résistance ; alors que la vérité est plus complexe. Lorsqu’au début du film, un plan en insert montre Rachel (une juive) peindre une croix dans son repas face aux chrétiens, il s’agit alors d’une légère provocation. Mais lorsqu’elle détruit la croix en remuant le tout, c’est pour démontrer qu’elle peut faire abstraction de sa propre personnalité, et s’adapter à tout environnement. Carice van Houten réussit à jouer sur la complexité de son personnage. Elle incarne avec perfection toutes les facettes de Rachel.

Il y a des histoires qui se mêlent à l’Histoire. Lorsqu’elle fuit les nazis au début du film, elle rejoint la résistance. Jusqu’à ce qu’un malentendu l’amène à fuir ses confrères. Le spectateur n’aperçoit jamais le même décor plus de vingt minutes, car la fuite est omniprésente. Tout comme le scénario qui absorbe différents genres cinématographiques. C’est une œuvre maîtrisée, car malgré la complexité de condenser une année en deux heures, le spectateur ne soupire pas ; il n’en a pas le temps. Les humains se détruisent par les trahisons, les mots, les vraisemblances, et la peur. Le film ne peut éviter l’inévitable comme lorsqu’on aperçoit à la fin du film, les soldats de l’armée israélienne, alertés par des explosions, qui se préparent à résister. La paix n’est jamais présente. On ne peut vivre une histoire aussi belle, affreuse, aventureuse, effroyable, complexe, contradictoire, enrichissante, et émouvante. Le montage reconstruit les souvenirs; le réalisateur transmet l’inévitable : la guerre sans fin. Le carnet noir détient l’Histoire, seulement par des mots, mais les souvenirs, eux, démontrent sa complexité.

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