Six ans plus tard, ils me regardent encore...

Avis sur Black Swan

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Note d'introduction : le film est sorti en 2010 aux États-Unis, et en 2011 en France (Oscar oblige). Cette petite explication étant terminée, intéressons-nous au vif du sujet.

Il y a quelques heures, dans ma ville natale, accompagnée de ma copine, je revoyais Black Swan de Darren Aronofsky (2010). Film que j’ai vu à sa sortie alors que j’étais en plein baccalauréat blanc. Les visionnages de ce film se sont succédé pour moi à l’orée de cette année 2011. C’est ainsi que pratiquement chaque plan, chaque réplique me sont restés un certain nombre de semaines dans la tête. Et puis, un jour, je décidais d’aller vers d’autres films, d’abandonner cet amour de jeunesse pourrait-on dire. Mais, il y a quelques semaines, lorsque j’ai appris que le film allait repasser lors d’une séance spéciale, les souvenirs me sont revenus, la noirceur et la vérité qui émanent de l’œuvre, la lumière, les acteurs, les lieux, ces miroirs, ces gros plans sur les pas de Nina, les yeux envoutants de Lily ou l’autorité de Thomas. Telle une ex qui reprend contact avec soi, Black Swan reprenait contact avec moi, d’une manière inattendue. C’est ainsi que six ans plus tard, alors que SensCritique est devenu une référence et qu’il y a six ans, il n’était quasiment rien, j’ai décidé d’écrire sur ce film. Pas nécessairement une critique, pas nécessairement un essai ou un ressenti, mais davantage un texte, des pensées, des mots sur un film, un film spécifique pour moi, puisque c’est peut-être un des seuls qui m’a regardé autant que j’ai pu le regarder.

Pourtant, comme l’annonce si bien le personnage de Vincent Cassel (Thomas), l’histoire a été rabâchée, ressassée des dizaines de fois, mais pas de cette façon. En fait, il n’a pas tout à fait tort quand il s’agit d’évoquer le Lac des cygnes de Tchaïkovski (1875-1876) au cinéma, contrairement à ce qui a pu se faire dans les versions de la compagnie de ballet qu’il soit Bolchoï ou autre. Black Swan se veut très viscéral, instinctif, irrépressible. Et l’on peut dire que ce parti pris est réussi ; que ce soit dans son évocation du double, le Ying et le Yang, Docteur Jekyll et Mister Hyde qui sommeillent en nous, dans le cadrage (cette caméra portée qui ne peut être fixe par définition et par le propos que véhicule le film) ou encore de la façon dont sont investis ces artistes (autant acteurs que les personnages qu’ils interprètent). Toutes ces questions, ces interrogations quant à l’Art et de manière plus globale quant à l’Homme se concentrent dans le personnage de Natalie Portman : cygne blanc par nature et qui apprendra (selon les interprétations possibles) à devenir aussi, le cygne noir comme la schizophrénie qui touche ces individus dans leur quête de la perfection. Car oui, pour moi, plus que le plaisir de voir la magnifique et ultrasexuée Mila Kunis et la prude Natalie Portman forniquer, plus que de constater une descente aux enfers d’une femme qui passe à l’âge adulte et qui tente de se défaire de l’emprise castratrice de sa mère, Black Swan marque l’irrémédiable recherche de la perfection chez son auteur. Recherche qui ne peut être menée seule et qui nécessite évidemment des influences, Dostoïevski bien entendu avec son Double (1846), mais encore Perfect Blue (Satoshi Kon, 1997), The Red Shoes (Michael Powell et Emeric Pressburger, 1948) et des cinéastes comme De Palma et Polanski voir dans une certaine mesure Argento. Peut-on reprocher cela à Aronofsky, cinéaste qui s’amuse de ces formes malades, usées jusqu’à la moelle (cf. Requiem for a Dream (2000)) ? Plus que le miroir qui lui indique si ce qu’elle accomplit est bien effectué, Nina/Aronofsky scrute l’image qu’elle renvoie, l’image que l’on attend d’elle. Or, c’est bien lorsqu’elle se lâche et qu’elle brise toutes les chaines qu’elle commence à exister et qu’Aronofsky lance son film. Une œuvre qui vante les erreurs, les approximations, les « lâchées prises » et non la technique et la maîtrise, comme autant de critiques du conformisme cinématographique américain. Ici, le spectacle d’un seul (Aronofsky/Nina/Portman) engage une réflexion sur les sacrifices imposés par l’Art comme un écho à The Wrestler (2008) précédente réalisation du cinéaste américain.

Cauchemar fabuleux, Black Swan regorge, au-delà des qualités musicales, photographiques, directionnelles et autres (maintes fois évoquées de façons sublimes) de nombreux défauts (surutilisation du miroir ou encore ce scénario qui apparaît comme trop simpliste), mais, cela ne fait rien. J’ai appris à aimer Black Swan avec ses défauts, ses qualités, ce qu’il suscite en moi, comme on apprend à aimer son double avec autant de force et d’abnégation : ce qui est parfait n’est pas perfection.

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