Ruines et crépuscule

Avis sur Blade Runner

Avatar Azguiaro
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C'est en cherchant des avis contraires sur Blade Runner que je me suis réellement rendue compte à quel point la vie était difficile pour ceux qui ne l'aimaient pas.

Le film a marqué d'une empreinte si indélébile le monde du cinéma qu'on ne peut décemment pas, au yeux du public, aimer le 7ème art sans adorer cette clé de voûte intouchable.
Il n'est pas si étrange de commencer un de mes commentaires les plus élogieux par cette défense des détracteurs, s'il y a un film qui ne mérite pas l'insolence de l'unanimité absolue, c'est bien Blade Runner.
Un film aussi nébuleux, dense et langoureux que celui-ci ne pouvait, en dépit de son aura légendaire, se hisser à la hauteur de chacun et chacune. Car c'est bien l'art qui doit se hisser jusqu'aux personnes, et pas l'inverse. Et autant balayer dès à présent la rhétorique fumeuse qui suppose que ceux qui ont aimé un film reconnu l'ont par principe mieux compris que ceux qui ne l'ont pas aimé.

Mais voilà, pour ce qui est de mon avis : même après d’innombrables années, ce film me dévaste avec la même violence tranquille. La ville toute entière semble vivre comme un étalage de viscères mécaniques, parasitées par les lumières artificielles, la publicité, les vaisseaux qui survolent les bâtiments et les temples futuristes, sous une météo éternellement pluvieuse. Quand on a vu ce spectacle une fois, on s'en souvient très longtemps après.
Les personnages grouillent dans la population en essayant d'oublier ce quotidien sans espoir, dans un milieu qui les condamne dès leur venue au monde. Esclaves du système pour les humains, esclaves des humains pour les réplicants. Mais qui est qui, dans cette foule ultra-diversifiée et paradoxalement uniforme dans l'âme ? Le test de Voight-Kampff sert donc à reconnaitre les androïdes fugitifs, à les mettre devant leur artificialité, que l'humain oppose à sa vérité, se donnant le droit de décider du sort des rebelles.
Tout est dans l’œil, ce miroir de l'âme, ces yeux qui constituent cette fragile frontière visible entre le créateur et sa création. Ces yeux qui sont l'une des raisons pour lesquelles j'ai appréhendé le revisionnage, de peur qu'avec le recul ces reflets apparaissant sans cesse dans les pupilles ne soient trop lourds, trop appuyés. Il n'en est rien, le film jouant même sur l'incertitude, le regard d'une assistante réplicante produisant parfois plus de chaleur et d'empathie que ne le fera jamais l'iris froid de son créateur.
L'essentialisme condescendant s'évapore progressivement dans les vapeurs et les averses qui pleurent sur un monde qu'elles savent déjà condamné, rampant lentement, très lentement vers sa finitude.

Aucune critique, aucun commentaire, aucune analyse ne pourra jamais faire honneur à ce film.

Rien ne pourra retranscrire la sensation qu'on peut avoir après s'être confronté à ce monstre miraculeux.
Son esthétique, pourtant ancrée dans son époque, sa production chaotique, ses différentes versions... Tous ces aléas qui auraient pu conduire le film à s'atomiser contribuent à le placer hors du temps, et lui faire atteindre une perfection de chaque plan, un génie de chaque seconde. Un tout qui dépasse la somme des parties.

Rien ne pourra jamais évaluer justement l'aspect visionnaire des traitements de ses thématiques.
Bien sûr, on pense à ses réflexions sur la technologie, l'eugénisme, aux fondations du cinéma néo-noir... Mais à des niveaux plus subtils, Blade Runner affirme également sa force oraculaire. D'abord le féminisme sous-jacent, avec ces réplicantes devenant toutes des proies de traques humaines ou de romances prédatrices, et pour lesquelles on se surprend à éprouver de l'affection, malgré leur condition. Mais il y a également ces incalculables signes d'appropriations culturelles (notamment est-asiatiques), éléments de critique d'un Occident qui phagocyte tout sur son passage.

Et surtout, rien ne pourra jamais expliquer pleinement toute la puissance de ce dernier geste de sauvetage, en haut de cette tour, ce simple geste d'un robot présumé inhumain, et qui pourtant trahira à cet instant une sensibilité et une compassion que même le chasseur Deckard, héros par erreur ayant perdu cette pitié, n'aurait pu soupçonner.
Et puis nous y voilà. Sous une pluie opaque et terminale, Roy Batty lâche prise, accepte sa fin avec une conscience malheureuse, laissant échapper ses dernières paroles, et le silence faire le reste.
On assiste en larmes à la mort du personnage le plus humain du film qui, même éteint et la tête inclinée, surplombe fièrement la ville automate et les êtres qui l'irriguent, tous des individus programmés et formatés dans leur vie, tous des robots qui s'ignorent.

Les personnes libres sont les anomalies de cette civilisation bergère, qui conditionne l'humain et le mène à sa perte. Aussi fort que son existentialisme, cet avertissement de Blade Runner vis-à-vis des conventions nous fait comprendre qu'on devrait parfois se construire dans les marges pour une vie meilleure. Une vie vraiment humaine. Et ça commence par accepter (vraiment) le fait qu'on ne pourra pas toujours se comprendre, même pour les appréciations des œuvres, et que c'est une excellente nouvelle.

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