Film pour rayon TV à la Fnac

Avis sur Blade Runner 2049

Avatar Берт Ран
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Comme un papillon de nuit attiré par la lumière d'une ampoule, quand je passe à la Fnac, je ne résiste jamais aux sirènes colorées et contrastées émanant du rayon téléviseurs. Il y a quelque chose d'hypnotique dans la forte saturation des couleurs, sans doute de l'ordre de la sortie de la caverne platonicienne, après une éternité de semi-pénombre.
Cette addiction m'a mené à connaître uniquement visuellement nombre de blockbusters - le désintérêt total par ailleurs ne m'ayant jamais convaincu de les « voir » réellement, avec le son -, jusqu'à me demander si l'industrie cinématographique n'aurait pas créé là, inconsciemment ou non, un nouveau marché : les films pour rayon téléviseurs.

Blade Runner 2049, vous l'aurez compris, figure selon moi parmi les pionniers de cette niche, tellement le travail graphique est impressionnant et le vide scénaristique, flagrant.

Car, il faut bien l’avouer, le parti-pris esthétique de ce nouvel opus est certainement parmi ce qui s’est fait de mieux ces dernières années, comparable à la scène grandiose de la tempête de sable de Mad Max: Fury Road. La photographie a de quoi faire passer un non daltonien pour un extralucide au pays des aveugles ; chaque plan est un éloge à la monochromie – ici l’orange, là le bleu ; les extérieurs baignent dans une omniprésente brume ouateuse, rongeant les squelettes périurbains désertés ; les facteurs d’échelle compriment constamment l’individu dans des décors pharaoniques, contribuant à une impression double et non nécessairement contradictoire de mégalomanie et d’infimité. Blade Runner 2049 est ainsi un roman graphique qui aurait pu faire date, s’il n’avait eu à souffrir des mêmes travers – amplifiés – que son aïeul.

En effet, on ne sait toujours rien des motivations qui ont mené la Tyrell Corp. – devenue Wallace – a créer les réplicants telle une nouvelle espèce humaine, douée de conscience et de sensibilité, là où des androïdes limités par les trois lois de la robotique auraient été bien plus sûrs et efficaces pour réaliser les tâches auxquelles ils sont destinés (travaux pénibles et dangereux, forces armées, esclaves sexuels).
Pour contourner cette incohérence, une solution aurait été de privilégier une logique évolutionniste, au moins en partie, plutôt que créationniste : pourquoi ne pas imaginer que les réplicants, initialement dotés d’une humanité basique et non agressive, aient spontanément acquis conscience et sensibilité suite à une cause interne (dysfonctionnement cognitif positif) ou externe (interactions avec les êtres humains) ? Ceci aurait permis de questionner la naissance de notre propre humanité, en supposant son existence sous-jacente et/ou non spécifique à l’espèce humaine, et aurait donné l’occasion à Ridley Scott – officiant ici comme producteur – de proposer une variation enfin valable du mythe prométhéen.

Quoi qu’il en soit, partons du principe que l’humanité des réplicants s’avère nécessaire. A qui ? A quoi ?

Dans le premier opus, Deckard/Descartes, témoin d’une civilisation humaine en déclin qui s’enorgueillit d’une humanité qu’elle seule posséderait, plonge dans un doute cartésien – « Je pense, donc je suis » – sur ce qui différencie réellement humains et réplicants, et sur sa véritable nature. Cette humanité, dont les modèles Nexus 6 revenus sur Terre sont indéniablement les vecteurs – exprimant tour à tour colère, tendresse, désespoir, solidarité et nostalgie – ne trouve aucun relais dans un Los Angeles post-apocalyptique glacial et mécanique, menant Deckard à fuir avec Rachel dans un hypothétique ailleurs. Que reste-il de cette ambition dans Blade Runner 2049 ? Rien, ou presque.

L’officier K (Ryan Gosling), blade runner et réplicant de nouvelle génération, n’hésite pas à éliminer froidement les anciens modèles pour des prétextes bassement politiques, tandis qu’il rechigne brièvement à brûler les ossements d’un enfant mort-né, sous prétexte que celui-ci a une âme (sic). L’argument, entre pensée magique puérile et mysticisme new age dignes d’un Harry Potter, sert pourtant de fil rouge au récit en poussant le policier dans une quête identitaire sur ses origines. Oui, identitaire et non humaniste, son personnage restant inexorablement froid et méthodique pendant les près de 3 heures de film – par opposition aux réplicants du premier, comme on l’a vu plus haut.

Deckard, quant à lui, ne sert ici que de faire-valoir poussif à une intrigue qui l’est tout autant, sous les traits d’un Harrison Ford qui se contente de régurgiter son éternel personnage de vieux grincheux désabusé : deux-trois punchlines faciles, quelques scènes d’action gênantes rappelant le malaise ressenti face à Indiana Jones 4, un rictus de temps à autre pour exprimer un semblant d’émotion, et le fan service est assuré.

Le personnage de Luv – dont on appréciera l’ironie du nom pour un réplicant monotâche tabassant tout ce qui bouge – arbore la finesse d’écriture d’un marqueur sur un ticket de métro, par le recyclage de la figure de la femme virile. Par moments ridicule dans Alien (Ridley Scott, ce génie) et inutile dans Matrix, ce stéréotype périmé depuis des lustres – si tant est qu’il ait été à une époque digne d’intérêt – a pour unique fonction de produire des soubresauts artificiels sur l’encéphalogramme plat du spectateur.

Concernant Wallace, il s’intéresse bien moins à l’humanité des réplicants qu’au meilleur moyen de couler sa boîte. Là où la stérilité des semences oblige les agriculteurs à en racheter tous les ans, l’obsolescence programmée nous contraint à renouveler toujours plus régulièrement nos équipements électroniques, Wallace voudrait que les réplicants ne sortent plus de ses usines, mais se reproduisent par eux-mêmes : sa stratégie est profondément débile ou j’ai mal compris son explication ? Dans le second cas, toutes mes excuses, j’ai dû m’endormir pendant l’une de ses longues tirades pseudo-charismatico-métaphysiques qui lorgnent franchement du côté du colonel Kurtz. Mais n’est pas Marlon Brando ni Francis Ford Coppola qui veut, et peut-être aurait-il fallut que Jared Leto revoit Apocalypse Now avant de se coller des lentilles blanches pour se la raconter aveugle extralucide – impression de déjà-lu ? Car, si Willard nous est montré pendant 3 heures à barboter dans la jungle vietnamienne, en s’interrogeant sur la progressive descente aux enfers de Kurtz, c’est en partie pour créer une attente chez le spectateur. Et lorsque le gradé apparaît enfin, ce n’est d'abord que par bribes d’images et de mots, dans une scène où le temps semble s’être arrêté depuis une éternité. Exit donc la mythification très artificielle sous forme de lumière tamisée, reflets aquatiques et reverbe à deux balles.

Non, la seule véritable idée d’humanisation vient du personnage de Joi, dont la sensibilité et l’émotivité de son intelligence artificielle ouvrent une troisième voie après les êtres humains et les réplicants. Une énième itération de ce programme d’accompagnement « vit » avec K, lui-même réplicant parmi tant d’autres, créant un double effet miroir sur leur espoir d’unicité. Aussi, est-elle réellement douée de sentiments et d’émotions, ou n’est-elle qu’une projection de la personnalité que K souhaite lui donner ? Entre simulacre et simulation, Joi nous renvoie ainsi à notre propension à projeter sur autrui des schémas comportementaux préétablis, et donc à voir son prochain comme une duplication. Ce début de questionnement philosophique, sur ce qui tient de l’individuel et du collectif, s’avère malheureusement peu exploité et rapidement passé à la trappe. Pourtant, bien plus tard, lorsque K interagit avec l’hologramme publicitaire géant et impersonnel de Joi dans les rues de Los Angeles, laissant penser à un début de désespoir de la part d’un réplicant, il y avait sans doute là un fil rouge narratif autrement plus intéressant à traiter que ce qui nous a été donné de voir.

Blade Runner m’avait pour le moins laissé sur ma faim, en survolant des thèmes centraux dans la culture cyberpunk que j’affectionne particulièrement. Quant à Blade Runner 2049, la vacuité quasi-totale de son discours en fait un ersatz prétentieux, largement oubliable. En tous cas, vivement qu’il sorte en DVD, ça me donnera l’occasion d’admirer la saturation et le contraste toujours plus impressionnants des nouveaux téléviseurs.

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