Réminiscence romantique, ou les rêves électriques de celui qui ne sait plus aimer.

Avis sur Blade Runner 2049

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Parce qu'on ne peut être et avoir été, parce qu'une banale copie ne remplacera jamais l'original, Blade Runner 2049 n'a de sens que s'il transcende son statut de simple suite. Le challenge, ainsi exposé, s'avère des plus risqués pour Denis Villeneuve tant le film auquel il s'attaque fait figure de sommet indépassable, thématiquement ou esthétiquement parlant. Seulement, plutôt que de se soumettre à la logique purement commerciale des remakes ou des reboots, notre homme prend l'habile pari de se positionner trente ans après et de questionner notre mémoire : cinéphile, d'une part avec notre rapport au chef-d'œuvre d'antan (Blade Runner peut-il être autre chose qu'une pièce de musée?), et humaine d'autre part avec cette question fondamentale : peut-on construire le présent, appréhender l'avenir, en faisant table rase du passé ? Tout est résumé à travers le destin de Deckard, cet homme se remémorant sans cesse les verbes de l'existence, "aimer" notamment, à travers ses livres ou ses hologrammes, sans toutefois pouvoir les conjuguer au présent...

Se souvenir aujourd'hui de Blade Runner, c'est se rappeler qu'il fut l'un des fers-de-lance du cyberpunk, avec son univers dystopique parcouru par les grandes angoisses de son époque : la menace nucléaire, la disparition du vivant au profit de la machine ou du virtuel, la déshumanisation progressive de nos sociétés... Ainsi, en s'intéressant au questionnement métaphysique des réplicants, Scott questionnait l'humanité des sujets à travers la peur de mourir. Mais cette fois-ci les années ont passé et les craintes d'hier sont devenues réalités : on se situe dans un monde post-apocalyptique asséché en espoir, déshumanisé à outrance, dans lequel les inégalités sociales n'ont fait que s’accroître. Dans un tel contexte, s'interroger sur l'Homme revient à parler de la vie, de celle qui manque dans le quotidien comme dans le cœur des protagonistes, cela revient à faire de Blade Runner 2049 une sorte d'antithèse de son aîné, un film miroir qui prolonge l'univers de son prédécesseur tout en acquérant sa propre mythologie : le milieu urbain dense, nocturne, dessiné à travers les néons et la brume, se mue en univers désertique diurne et inanimé, la traque du réplicant est désormais celle de l'Homme, la quête policière devient identitaire, humaine, romantique... Cette fois-ci, les androïdes ne rêvent plus de moutons électriques mais d'humanité, de donner sens au mot "vivant", de pouvoir aimer et d'être aimé en retour.

En entreprenant une telle démarche artistique, Villeneuve fait de l'audace son cheval de bataille et évite les écueils les plus attendus (suite purement nostalgique, vaine redite...). Toute l'intelligence du projet réside là, dans la capacité du cinéaste à se réapproprier les caractéristiques du film de Scott (thématiques abordées, esthétisme employé), à en faire l'antithèse tout en y incorporant sa propre personnalité, son propre cinéma. Pour résumer les choses ainsi, Blade Runner 2049 cherche moins à être une simple suite du film de 1982 que sa version moderne. De ce fait, à l'instar de son aîné, Blade Runner 2049 est avant tout un film de son époque, pour le meilleur comme pour le pire...

C'est sans doute d'un point de vue esthétique que Blade Runner 2049 révèle le plus sa noblesse et ses failles. Si on se souvient bien, la puissance évocatrice de Blade Runner résidait essentiellement dans son habileté à exprimer d'un point de vue graphique l'ambiguïté même de son sujet : à l'énigme identitaire (qui sont les androïdes ou les humains ? Deckard est-il un homme ou un réplicant ?, etc.) répondait un univers visuel nimbé d'obscurité et de mystère, symbolisé notamment par cette photographie bleutée et le score mélancolique de Vangelis. Or, dorénavant l'heure n'est plus au mystère ni aux interrogations, mais au constat désabusé, à l'explicite voire au tout explicatif ! Et c'est bien là son principal défaut ! Visuellement le film de Villeneuve est beaucoup moins sombre, beaucoup moins mystérieux et forcément moins intrigant. Une impression renforcée, hélas, par la musique plus sonore que mélodique de Zimmer et qui s'harmonise parfois difficilement avec l'univers filmique.

Seulement, si la dimension mystérieuse du film de Scott est abandonnée, celle dédiée à la mélancolie s'en trouve superbement exaltée : photographies laiteuses et teintes grisâtres viennent joliment renforcer l'idée d'un monde terne, décati, moribond. La filiation avec l'univers endeuillé de The Arrival se fait doucement évidente, comme si Villeneuve voulait glisser son propre cinéma à l'écran d'une manière aussi humble que discrète. La réussite en ce sens est totale, comme l'atteste l'excellent travail sur les teintes ocre qui souligne à merveille l'impression d'un monde obsolète, " jauni" par le temps. Le cinéaste canadien et son équipe réussissent ainsi à rééditer la performance du film initial, à savoir soutenir par l'esthétisme un discours métaphysique ou philosophique, ou autrement dit en mettant continuellement la forme au service du fond.

Pour s'en convaincre, il ne faut pas attendre longtemps puisque les premières séquences sont d'une admirable éloquence : l'ouverture se fait sur un iris gris, nous mettant immédiatement en face d'une humanité sans âme, sans chaleur, sans émotion. Les images qui lui succèdent ne font qu'exacerber un peu plus l'impression d'un monde sans vie : tout n'est que minéral ou métal, poussière ou matière. La beauté des paysages, magnifique en tout point, ravit l'esthète et nous interpelle froidement sur la place de l'homme : où se trouve-t-il désormais ? Oublié sans doute, comme ces amants maudits qui ont fui trente ans auparavant, emportant avec eux l'espoir et le sentiment d'être vivant.

Comme il a pu le faire dans ses films précédents, Incendies notamment, Villeneuve transforme l'élément naturel en subtile métaphore et cite Tarkovski par la même occasion : l'eau suinte des murs ou englobe les corps, évoquant tantôt les pleurs pour une humanité en ruine (superbe séquence de l'usine désaffectée, rappelant Stalker) ou la quête identitaire du principal protagoniste (l'antre de la Wallace Corporation, glaçante et oppressante) ; quant à l'arbre qui évoque celui du Sacrifice, il se dote d'une puissance symbolique remarquable en incarnant à la fois la mort et la mémoire humaine, en portant sur son écorce desséchée les traces du miracle ancien, celui d'une vie humaine aujourd'hui oubliée, pleine d'émotion et de sentiment...

Même si on décèle quelques concessions d'ordre commerciales (on notera la présence de scènes d'action, rares et efficaces, qui se distinguent par leur représentation d'une violence sèche et non esthétisée. Le véritable point négatif réside dans la représentation des méchants de l'histoire avec des personnages presque caricaturaux et des interprètes peu inspirés (surtout Jared Leto)), c'est avec élégance que Blade Runner 2049 se démarque des blockbusters contemporains, de leur frénésie absurde et de leurs effets spectaculaires ostentatoires. En refusant la surenchère émotionnelle ou lyrique au profit d'une douce poésie picturale, en privilégiant le plan-séquence et le rythme indolent, les travellings amples et le travail sur la profondeur de champ, Villeneuve favorise la lente immersion de son spectateur dans un univers singulier au pouvoir hypnotique évident et dans lequel l'image fait sens.

Plutôt que d'être une enveloppe vide, l'imagerie mise en place par le cinéaste fascine et interpelle en reformulant les thématiques du film initiale (la question identitaire et la mémoire notamment) afin de les remettre au goût du jour, de les actualiser d'une certaine manière. Une méthode qu'il avait déjà expérimentée avec The Arrival et qui s'avère cette fois-ci bien mieux maîtrisée. C'est à travers l'évocation qui nous est faite du futur que nous pouvons apprécier la finesse du travail réalisé : constitué en miroir de notre époque, le futur selon Villeneuve nous glace d'effroi tant il ressemble à notre propre réalité. On y découvre un monde à la misère anachronique, avec ces enfants esclaves qui triment au milieu de la ferraille, ces rebuts de la société que l'on parque comme du bétail, avec ces discriminations sociales que l'on aggrave et cette haine de l'autre que l'on attise. Villeneuve ne crée pas un univers de conte de fées, il parle de notre temps, de notre époque bouffée par la pollution, de la décrépitude de nos sociétés dans lesquelles les valeurs humaines tendent à être oubliées (la quête d'amour de K, dont le patronyme évoque malicieusement le personnage de Kafka, celui qui est coupable de vouloir exister!) et où l'individualisme prime sur la relation à l'autre (thématiquement, on est proche de la virtualité des échanges de Her et de la déliquescence des relations d'un Faute d'Amour).

C'est en travaillant les motifs relatifs à la mémoire et à l'identité que Villeneuve gorge de sens ses images et donne chair à sa métaphore : les objets vintages pullulent (objet du quotidien, voiture, etc.), excitent notre mélancolie et attirent notre regard vers le hors-norme, le démesuré, vers ces publicités qui envahissent l'espace et ce consumérisme qui gouverne la ville. Mais surtout, ils attirent notre attention sur l'indicible ou l'intime, sur le drame de l'homme qui ne sait plus être vivant. Les cultes anciens (les hologrammes d'Elvis ou de Sinatra) ou les trésors issus de l'enfance (cheval de bois) viennent raviver les souvenirs (artificiels ou non) et permettent de maintenir en vie l'identité humaine : sa capacité à s'émouvoir, à tisser des relations avec autrui et à aimer tout simplement (superbe scène d'amour entre K et Joi, rappelant avec pudeur le désir ardant d'aimer et de se sentir aimer).

Habilement, après avoir magnifiquement rendu hommage au temps ancien (la rencontre entre K et Deckard, l'hommage diffus au film de Scott), Villeneuve exhorte les hommes à vivre au présent, les amours d'hier (la romance comme celle entre Deckard et Rachel, l'affection cinéphile pour les anciens chefs-d'œuvre) ne meurent que s'ils n'ont pas d'héritier pour les réinventer. C'est ce qu'il nous rappelle subtilement au détour d'une scène a priori anodine mais pourtant lourde de sens : la rencontre entre K et une créatrice de souvenirs : ces derniers n'enferment pas l'homme dans son passé, ils lui donnent la clé pour investir pleinement son présent.

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