Blood Lies.

Avis sur Blood Ties

Avatar Baptiste Camoin
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On ne peut pas dire que, à part avec son premier essai Mon idole, Guillaume Canet réalisateur ait jamais vraiment convaincu le Réservoir. Après son dernier succès public, Les Petits Mouchoirs en 2010, le sieur Guillaume revient avec Blood Ties, un film coécrit avec son pote James Gray, qu’à bien des égards nous considérons (avec PTA et Jeff Nichols) comme l’un des futurs sauveurs de l’industrie, voire de l’humanité. Leur collaboration, un remake des Liens du Sang de Jacques Maillot dans lequel Canet partageait l’affiche avec François Cluzet, a-t-elle été fructueuse ? Réponses.

Par où commencer ? Comment ne pas faire le tour de ces (très) longues 2h20 en seulement quelques phrases ? Ce qui frappe d’entrée, c’est la mise en scène, cette composante essentielle d’un film qui peut transformer un script faiblard en une œuvre honnête. Elle est ici catastrophique. Techniquement c’est tout à fait quelconque. On n’est pas dans le film noir à l’ancienne, ni dans le polar coup de poing, non plus dans le film de gangsters classieux. Blood Ties aimerait pourtant se réclamer des trois, c’est évident, c’est tout à son honneur mais il faudrait pour cela qu’il s’en montre digne.

Pourtant tour à tour Canet en bon élève semble se rappeler les grands films du genre : *Usual Suspects, L’Impasse, Les Affranchis*… Jamais il ne parviendra, ni dans les scènes où il pose sa caméra, ni dans celles où il doit nous faire décoller, à faire fonctionner son histoire, à la faire vivre, à provoquer quelque chose en nous. C’est froid, complaisant, sans folie, sans talent. Sans âme.

La scène d’introduction qui aurait du mettre un bonne grosse claque pour calmer les a priori ou les sceptiques ne fait que confirmer nos craintes : Canet, malgré tous les moyens à sa disposition, ne sait pas filmer. La solution ? Au pire tu mates un bon vieux Scorsese ou un bon vieux De Palma et t’essayes de t’inspirer du montage, de la structure de la séquence. Mais non. Canet balance des plans consensuels au possible en nous faisant croire que la scène tient une grande tension dramatique, mais c’est faux. Exemple ? La scène de la poursuite entre flics et voyous après le braquage, témoigne tout à la fois de failles scénaristiques et d’un manque cruel de talent caméra au poing. Non seulement c’est filmé sans sens du rythme et du suspense, mais en plus Canet tente de nous faire croire à la surprise de Crudup lorsqu’il se rend compte qu’il poursuit son propre frère… ce qu’on avait compris depuis un quart d’heure.

Mais le plus énervant peut-être, c’est la propension de Canet à ne jamais achever ses scènes lorsque celles-ci en valent la peine, et, à contrario, sa propension à penser qu’il suffit de balancer quelques petites séquences vaguement calmes ou silencieuses pour boucher les trous. Une scène montre explicitement que les rôles se sont inversés, que le taulard a retrouvé le succès alors que le flic est au fond du trou ? Un dialogue bien lourd est placé juste au mauvais moment pour nous l’expliquer comme si la symbolique était intellectuellement trop puissante. Canet fait les choses à l’envers et nous prend la main quand c’est la caméra qui doit nous parler, et elle seule.

Quelques idées en début de film retiennent quand même l’attention : le retour du fils taulard avec une chouette scène où il danse avec sa fille qui ne l’a jamais connu, l’intrigue du flic qui tombe amoureux de la femme d’un truand qu’il a fait coffrer (bon c’était déjà dans l’original), la difficulté d’être en couple avec une Afro à une époque à la ségrégation sudiste n’est pas encore totalement oubliée qui constitue une américanisation intelligente de l’intrigue, puis également Clive Owen qui hésite à buter un gamin innocent. La reconstitution du New-York des 70’s est également impeccable… Mais est-ce vraiment une qualité ? N’est-ce pas un minimum syndical d’attendre d’une œuvre au budget conséquent ?

Alors oui, ces petites fulgurances entretiennent un minimum l’attention. Malheureusement, face au flot de maladresses et d’inepties qui vont suivre, ces fulgurances paraissent bien mineures et rapidement occultées. Car plus que l’ennui, c’est la gêne qui nous gagne. Certains moments tombent vraiment dans un caractère awkward des plus désagréables. Exemple : alors que son père vient de sortir de l’hôpital où il soigne probablement un cancer du poumon, Crudup se met à lui parler d’une lettre qu’il a retrouvé où sa mère explique qu’elle n’a jamais voulu abandonner ses enfants, le tout dit sur le ton de celui qui parle de la météo. D’une : quel intérêt pour la suite ? De deux : personne n’a donc fait tilt en lisant le scénario ? Personne ne s’est dit : putain, mais qu’est-ce que c’est improbable et maladroit comme scène ? Tout comme la scène où Billy Crudup vient clamer sans se soucier des gens autour qu’il est encore fou amoureux de Zoe Saldana… Mais à ce niveau c’est tout à fait impardonnable de se permettre ce genre de scènes ! Le summum où l’on côtoie le ridicule s’accomplit dans la scène où James Caan dit (sic) que son fils (Crudup) a été un fardeau toute sa vie, qu’il a eu du mal à l’aimer, mais allez, mettons ça de côté et je t’aime mon fils et je suis fier de toi. Sans commentaires.

Et puis bien sûr, ce que l’on craignait parce qu’on avait justement détesté le procédé dans ses précédents films se produit, encore une fois : une nouvelle revue de l’IPod personnel de Guillaume Canet. Et d’entrée de jeu. Comment créer une atmosphère ? Balancer une musique. Canet est visiblement incapable de créer de la tension ou de l’émotion sans appuyer sur le bouton play de son mp3, comme un réflexe pavlovien. Bon, soit. Mais même ça, il le fait mal, et ne contribue qu’à conférer à Blood Ties un aspect des plus superficiels. Parfois, une scène en apparence dispensable sert de prétexte à Canet pour lancer Crimson & Clover de Tommy James. Quand on tourne Good Morning England ou Les Misérables, c’est normal d’avoir de la musique en permanence dans les oreilles. Pas quand on fait Blood Ties, et ce même si les musiques choisies sont tous de bons goûts ; au bout d’un moment, on sature.

Mais le pire de tout cela, c’est qu’à de rares exceptions même l’acting ne s’en sort pas, la faute entre autres à des situations mélangeant le très convenu et le très affligeant. Au-dessus de la mêlée on placera tout de même Clive Owen, qui mélange une espèce de force tranquille à la rage froide d’un homme broyé par la société. Mila Kunis et Lily Taylor s’en sortent aussi avec les honneurs, tout le contraire de l’inexpressif Billy Crudup, de Marion Cotillard qui devrait s’interdire de doubler ses propres rôles, ainsi que Zoé Saldana et James Caan dont les scènes ne rendent franchement pas hommage à leur talent. Mathias Schoenaerts est égal à lui-même mais son personnage est bien trop mince pour que son impact final soit crédible.

Finalement, Blood Ties est l’un des premiers films au cours duquel je jetais de fréquents coups d’œil à ma montre pour savoir quand je serais enfin libéré. Tout comme mon binôme avec lequel nous fûmes pris à multiples reprises de fous rires nerveux. Mais en fait, ça fait surtout peur de se dire qu’un Canet est considéré comme assez bon pour tourner un gros budget outre-Atlantique. Et qu’en plus il ne se gêne pour embarquer sa femme et sa petite famille (Yodelice notamment pour le score qui n’est ni très long ni tout à fait inoubliable).

Blood Ties ressemble surtout au gentil cadeau de James Gray à son pote Canet. L’enfant de Brooklyn accepte de jouer les script-doctors parce que lui il s’en fout, son Blood Ties, il l’a déjà fait, c’était We Own The Night et c’était vachement mieux, donc au pire le film de Canet agira comme un faire valoir et Gray sera payé même si c’est une daube. Juste pour montrer le chemin qu’il reste à parcourir à Canet pour se hisser au niveau de son pote, il faudrait comparer Blood Ties, même si j’entends déjà venir les partisans du film, à une scène clé et tout à faire représentative du talent de James Gray, dans We Own The Night : une poursuite entre bagnoles sous la pluie. Pas de musique, ni chanson ni score, rien qui ne travestisse l’ambiance. Seulement le silence, les acteurs, la caméra : la scène est menée tambour battant, on reste cramponnés, le souffle court. Quand Canet filme une poursuite entre bagnoles, on sait déjà comment ça va se finir et on s'emmerde.

Pour rester dans les comparaisons, à la différence d’un Denis Villeneuve qui, à défaut de maîtriser totalement son sujet, savait faire le boulot (et plus que bien) pour faire monter la tension dans le récent Prisoners, Canet semble se laisser porter en pilotage automatique, comme si le casting et l’étiquette « polar à la James Gray » allait assurer son succès au film. Je ne souhaite vraiment pas à Blood Ties qu’il se plante car je préférerais toujours ce genre de tentatives internationales à nos horribles comédies franchouillardes et nombrilistes. Mais que les choses soient faites correctement, avec un minimum de compétences, merde !

Bref Blood Ties, ça rappelle autant le surestimé Ne le dis à personne que le grossier Les petits mouchoirs ; ça rappelle que Canet est meilleur devant la caméra que derrière ; ça rappelle que le cinéma français est décidément très mal barré. Pourtant, on avait très envie d’aimer Blood Ties

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