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Fou d'artifices

Avis sur Body Double

Avatar Artobal
Critique publiée par le

La critique dithyrambique de guyness et la sortie récente en coffret "ultra collector" chez Carlotta obligeaient à revoir Body Double. L'expérience étant faite, elle me permet de confirmer moi aussi ce que je savais déjà, à savoir la dimension paradoxale et monstrueuse du cinéma de De Palma. Un cinéma qui mêle les tendances les plus contraires, qui construit avec un savoir faire irréfutable ses architectures de brillance pour mieux les abîmer, les dégrader par des traits obscènes ou grotesques. Comme s’il fallait détruire l’édifice en sapant les bases qui le tiennent au sol. Body Double, plus que les autres films "hitchcockiens", impose ce constat et cette impression de paradoxe si bien qu’il est difficile au premier abord de séparer la part du ratage de la part d’une réussite propre à l’auteur "original" qu’est De Palma. De Palma lui-même semble avouer le ratage (extraits cités par Berthomieu du livre d’entretiens de Blumenfeld et Vachaud). Mais d’un autre côté il y a une espèce de logique ou de cohérence qu'un Berthomieu par exemple résume bien, qui explique cette "dégradation". Il y a chez De Palma un reste d’aspiration romantique qui le lie au cinéma classique. Il est d’ailleurs reconnu par le public comme un des derniers classiques, en tout cas de ceux qui trouvent leur identité ou leur aspiration de ce côté là. On pourrait voir ce romantisme comme quelque chose qui va avec la dimension de reprise ou de pastiche. Body Double reprend (notamment) Vertigo dans la scène du baiser sur la plage (reprise du baiser "fantasmagorique" de Scottie et Judy/Madeleine). La scène est en effet à la fois un pastiche et un ratage : un pastiche en raison de son outrance et de son côté décalé et un ratage… pour les mêmes raisons. Berthomieu comprend ce romantisme et sa mise en péril comme l’expression profonde de l’auteur De Palma, chez qui cohabitent classicisme et antithèse du classicisme, puisqu’il vient aussi originellement du modernisme des années 60-70 et de l’esprit de crise et de mise en crise qui le caractérise. Il y aurait donc derrière le "ratage" une forme de dénonciation : dénonciation du mensonge, du caractère trompeur et factice de l’image, de la manipulation constante et généralisée dont elle est l’objet et le véhicule y compris dans le récit qui devient lui-même inauthentique et double. Le pastiche aurait pour sens de révéler une emprise, celle de "la banalité ou la pauvreté de l’imaginaire sexuel" du héros et de l’époque. Toutes les reprises présentes dans le film traduiraient ainsi une espèce de chute dans la trivialité et la médiocrité du héros, de son imaginaire et des situations rencontrées (avec en acmé la séquence clippesque sur le morceau de FGTH qui parodie "Gotta Dance" de "Chantons sous la pluie").

On se souvient que cette dégénérescence de l’idée romantique était déjà à l’œuvre dans la référence principale que constitue Vertigo qui faisait l’incroyable pari de "préférer" à la beauté sublime et inaccessible de Madeleine la vulgarité de Judy (cette préférence étant évidemment imposée ironiquement et cruellement à travers l’expérience au terme de laquelle le héros peut se défaire de l’illusion et recouvrer sa capacité de lucidité et d’action). De Palma ne ferait ainsi que continuer le mouvement amorcé dans Vertigo en le portant à son comble, un peu comme si Scottie absorbait la médiocrité de Judy et qu’elle rejaillissait aussi sur Madeleine et que cela n'empêchait pas pour autant la dynamique de l’histoire ! Body Double dispose en effet des atouts pour le voir comme une version 80's dégénérée de Vertigo, principalement ses lieux. Samuel Blumenfeld relève très pertinemment le rôle central joué par les architectures et les villes dans les films de De Palma. Dans Body Double il y a la maison "nid d’oiseau" (la Chemosphere) depuis laquelle Jake observe Gloria. Avec ce lieu semblable à une tour de contrôle qui crée le fantasme d’une observation sans barrière de la ville entière, le film dispose d’une sorte de proto-image dont il sait excellemment tirer parti. C’est elle qui "tient" la logique (ou l’anti logique) de l’histoire dans ses enchaînements les plus invraisemblables (bien décrits par guyness dans sa critique). Le lieu et sa fantasmatique supposent le regardeur et ce qui s’offre à lui sans obstacle : le spectacle tout d’abord, puis la femme et même à la fin le salut dans le retournement de la passivité spectatorielle en action. Dans la même logique ou anti logique s’imposent la maison de Gloria avec ses 2 niveaux à ouvertures, l’appartement-terrasse de la plage où elle se refugie, le centre commercial qui donne lieu à un ballet complexe de filatures et observations croisées. Ces différents lieux collent parfaitement à l’histoire et participent finalement d’une réflexion (au sens de reflet) d’un temps. Ils donnent en fait le cadre qui permet au jeu d’images hautement (ou excessivement) réflexif d’exister malgré les nombreux sabotages et atteintes au bon goût pratiqués par De Palma. Même le final parvient à conférer à l’attrait depalmien pour le grotesque une sorte de charme grâce au réservoir aux eaux bouillonnantes où il est situé. Il y a un je-ne-sais-quoi d’onirique et de puissant dans les images que De Palma en tire. Tout comme il y avait quelque chose d’onirique dans la découverte de l’indien en train de souder sur sa plateforme face aux fenêtres de la maison de Gloria (une poétique du déguisement et de l’image nocturne éclairée ou plutôt dénoncée par une gerbe d’étincelles porteuse de menace).

Alors Body Double est-il bon ou mauvais ? Aucune des 2 options n’étant vraiment satisfaisante, il faudrait recourir à la catégorie hybride inventée par Gombrowicz pour le qualifier de "bon mauvais film". Un film qui emploie le mauvais goût mais à des fins qui seraient recevables. Evidemment par son caractère trivial, l’insistance des effets, etc., le film pourra sembler plus proche du mauvais bon film, c’est-à-dire de la reprise grotesque et ratée de classiques hitchcockiens. D’un côté il est vrai que la justification auctoriale paraîtrait bien plus acceptable si De Palma n’était pas si méprisant à l’endroit des conventions, et s’il ne se bornait pas à naviguer dans les eaux malpropres de la série B ou de la série Z. D’autre part il faut admettre que derrière cet habillage infâme il y a quand même, c’est le cas dans Body Double, tout sauf de la maladresse. De Palma est un grand artisan d’effets visuels, mais il apporte aussi beaucoup de soin et de précision à la réalisation, au montage. En fait De Palma fait dans ses films quelque chose qui pourrait être comparable à ce que faisait Magritte dans ses tableaux (Magritte qui a d’ailleurs eu sa période grotesque dite "vache") : créer les conditions d’une identification pour mieux la dénoncer comme étant fausse ou trompeuse (cf. l’entretien filmé en bonus de l’édition Carlotta : "Je me suis attaché à attirer l’attention du public sur le procédé en le mettant en scène. C’est du cinéma, c’est un procédé et il fonctionne même si je vous montre précisément sa nature."). Il y a chez De Palma un peu comme chez Magritte l’idée de révéler l’artifice là où il est censé rester dissimulé pour permettre à l’illusion naturaliste et classique de continuer à opérer. On objectera (à raison) que le faux de Body Double est assez éloigné de la beauté abstraite et énigmatique des images magrittiennes. Que l’on puisse goûter "quand même" à ce cinéma-baudruche qui passe son temps à se gonfler pour mieux se dégonfler et à se montrer du doigt à coups d’emprunts permanents, cela peut étonner mais c’est aussi, au-delà des analyses un peu généralistes et surplombantes, assez largement compréhensible.

En définitive pour défendre vraiment Body Double il faut employer l’argument de l’ambiguïté. Il faut être convaincu qu’un film, une œuvre puisse être à la fois une chose et une autre. Tout ce qu’on peut lui reprocher on peut aussi le considérer comme étant fondé. A la fois du point de vue de l’analyse de l’auteur De Palma mais aussi à partir de la variété des expériences que le film peut proposer (à l’intérieur de la communauté des cinéphiles, les avis sont extraordinairement variés et contraires). Pour ma part je pense que la réussite de Body Double tient à ce qu’il offre suffisamment pour qu’on puisse reconnaître, dans ses contradictions mêmes, ce que l’on aime du cinéma. Ce que l’on aime au cinéma c’est le vrai mais c’est aussi le faux. C’est le romantisme et c’est la cruauté qui consiste à tuer ou rabaisser les idoles (y compris celles que sont pour les spectateurs les films eux-mêmes). Le cinéma classique hollywoodien est nourri de baroque et d’outrances. Hollywood, dont l’esthétique est née par bien des égards de la rencontre avec l’expressionnisme, a toujours été accusé de kitsch et de mauvais goût. On pourrait dire que De Palma révèle avec son emphase opératique et ses formes grand-guignolesques quelque chose d’une pulsion originelle du cinéma. Pulsion qui cherche à retrouver dans ses obsessions et sa perversion la vérité propre du cinéma. La perversion de De Palma (perversion qui reste à analyser, peut-être à l'occasion d'un commentaire sur "Obsession") trouve dans Body Double l’équilibre d’un "vrai" film en ceci que s’y confond encore la vision d’un monde qui, quels que soient les reproches qu’on peut lui faire, existe. Pour ma part, prônant de plus en plus une forme d’agnosticisme cinématographique, je crois que l’incertitude et l’ambiguïté, la diversité des points de vue recevables, sont la plus grande richesse du cinéma et des films. C'est pour ça qu'au final c'est le bon plus que le mauvais qui l'emporte et que je sauve Body Double et probablement le cinéma de De Palma jusqu'à lui. Parce qu'il trouve dans cet entre-deux, entre ratage et virtuosité, trivialité et baroque une forme d'équilibre et disons-le de réussite.

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