Hommes de poussière

Avis sur Bone Tomahawk

Avatar Vincent Rigaud
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Le far west, cruel, aride et impitoyable. Après avoir massacré un groupe de voyageurs durant leur sommeil, un duo de voleurs profane le sanctuaire d'une tribu de sauvages. Un seul des deux truands survit à leur vindicte et s'en va immédiatement trouver refuge dans la petite ville la plus proche, y enterrant son magot avant de se confronter au shérif qui finit par l'enfermer dans ses geôles. Le lendemain, le prisonnier, l'infirmière qui soignait ses blessures et un des adjoints du shérif ont disparus, certainement enlevés par les sauvages durant la nuit. Le shérif part alors à travers le désert, accompagné de son vieil adjoint, d'une fine gâchette et du mari estropié de l'infirmière, afin de délivrer les leurs des griffes des sauvages, lesquels seraient cannibales...

Les westerns horrifiques sont d'autant plus rares qu'ils sont rapidement remarqués. Les plus chanceux se souviendront évidemment de Vorace, survival anthropophage dont la singularité tragicomique n'a jamais perdu de son impact. Le parangon en la matière qui ne trouve hélas que très peu d'oeuvres comparables ne serait-ce que dans ce seul mélange des deux genres. Jusqu'à cette année 2016 où, débarqué de nulle part, un petit film de genre fasse parler de lui dans sa tournée des festivals, notamment à Gerardmer où il rafla le grand prix. Il aura surtout fallu d'une scène particulièrement traumatisante en fin de métrage pour que Bone Tomahawk se voit très vite vendu comme une oeuvre purement horrifique, propre à contenter les amateurs de cinéma choc et gore en mal de sensations fortes. Et il est vrai qu'en la matière, le dernier acte du film se rapproche pour beaucoup de l'horreur viscérale de certaines bandes des années 70 (on pense à Texas Chainsaw Massacre et à La colline à des yeux), ainsi que de celles plus outrancières issues du revival horrifique des années 2000. L'argument gore, réellement présent ici, est pourtant trompeur. Le film a beau bifurquer sur le thème du cannibalisme dans ses dernières minutes, on est cependant à une scène près, très loin du film gore trivial et graphiquement complaisant. Car en l'état, Bone Tomahawk est surtout un western, crépusculaire, cruel et funeste, se nourrissant des influences brutes de Peckinpah, de Mann (Anthony pas Michael) et d'Arthur Penn pour entraîner le genre vers des extrémités inédites.

S. Craig Zahler (scénariste et écrivain, dont c'est ici le premier long-métrage en tant que réalisateur) opte pour un postulat à priori simpliste, anticipant les contraintes d'un budget dérisoire sans pour autant lui sacrifier une rigueur d'écriture, de réalisation et d'interprétation qui force le respect. Se refusant au moindre aspect spectaculaire, débarrassant son film de tout habillage musical superflu et niant toute approche mythologique pour lui préférer une approche réaliste du genre, le réalisateur s'appuie avant tout sur un quatuor de protagonistes archétypaux (le shérif, le vieil adjoint débonnaire, le pistolero...) et se sert de leur trajectoire commune pour privilégier une étude de caractères virile et peu bavarde, apte à susciter l'attachement du spectateur. Les acteurs, Russell (tout juste sorti du tournage des Huit Salopards) et Jenkins en tête, servent ici parfaitement sa volonté et campent finalement des cowboys ordinaires, des hommes rudes, bourrus et de peu de mots, unis dans un même élan de bravoure qui les mènera au seuil de l'enfer.

Leur périple dans le désert est l'occasion pour le réalisateur d'appuyer sa vision brute de ce que fut le Far West. Les premières images du film nous annoncent d'ailleurs la couleur, Bone Tomahawk est un film singulièrement cruel et violent. Les étendues désertiques y deviennent le territoire privilégié des pillards, voleurs et assassins, profitant du sommeil des voyageurs pour les massacrer sans le moindre scrupule avant de se remplir les poches. La civilisation s'y arrête dès le premier grain de sable, cédant peu à peu la place à la sauvagerie comme la violence du film, brève et radicale, laisse subitement suinter l'horreur la plus éprouvante. La frontière reste pourtant subtile, la cruauté du dernier acte permettant finalement au réalisateur d'aller jusqu'au bout de son propos. Il ne s'agira en aucun cas de mettre en présence cowboys et indiens traditionnels ici, ces derniers ne trouvant d'ailleurs qu'un seul représentant en début d'intrigue en la personne d'un dandy parfaitement civilisé et au phrasé impeccable. Zahler se détourne ainsi des sempiternels amérindiens du western classique pour confronter en fin de métrage ses modestes héros (qu'il ne manque pas de mettre en état d'infériorité) à une tribu de troglodytes cannibales semblant sortir du fin fond des âges et qui feront basculer l'intrigue dans une dimension horrifique inattendue (quoique largement annoncée par son ouverture glaçante). Une transition brutale, voire choquante, qui, outre le déchaînement de violence extrême qu'elle implique, permettra par ailleurs au cinéaste de questionner l'instinct primaire de chacun, notamment lors d'un climax où l'arme des uns (le fusil ou le "bone tomahawk") devient celle des autres.

Impossible alors de ne pas voir en ce film les exigences d'un véritable auteur en devenir. Si l'on pourra reprocher à son script un certain déséquilibre narratif (le passage de la caverne est finalement trop court en comparaison avec tout ce qui a précédé) et quelques coupes évidentes, force est de constater que Bone Tomahawk s'avère être une authentique réussite dans ce croisement atypique et difficile des formes. Avec ce premier long, Zahler signe un western hybride aux plus belles couleurs du crépuscule, empreint de déchaînements de cruauté éprouvants et qui, à l'heure de la renaissance balbutiante de tout un genre, n'a certainement pas fini de marquer les esprits les plus cinéphiles et voraces.

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