Putain d'universalité

Avis sur Boyhood

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Boyhood était un film que je devais regarder depuis longtemps - trois ans au moins. Je suis comme beaucoup : très charmé par l'aspect durable de la réalisation - ce qui en fait un des films les plus elliptiques. Cette caractéristique, digne d'entrer dans un Guiness Book, intéresse ma liste sur le temps et le mouvement-image et elle est suffisamment fascinante pour s'asseoir et regarder jusqu'au bout : l'insolite, la prouesse. La constance aussi. Et puis l'acharnement du réalisateur.

Mais je sais aussi, dans mon a priori persistant, pourquoi je ne l'ai pas vu plus tôt. Il est très symptômatique de ce que je reproche aux artistes ou au monde artistique en général : pondre des oeuvres poétiques au titre qu'elles sont évasives, imprécises, la beauté du monde, le genre humain, la vie, l'amour. Il faut avoir beaucoup de talent pour encaisser déjà ce genre de sujet fourre-tout mais ça n'enlèvera jamais au fait que ce sont des thèmes faciles et confinant à la niaiserie. Et Linklater n'échappera pas au syndrome "Plus Belle La vie" : l'enchaînement de séquences sans autre narration que de suivre une vie de famille au long cours, autrement dit il faut avoir beaucoup de courage en tant que spectateur pour revivre à l'écran notre vie ordinaire mais en plus il faut un goût prononcé pour l'ennui et la vacuité.

Donc je vais redire comme tout le monde, le film est une pépite parce qu'il est tourné avec les mêmes acteurs sur une durée de onze ans. Dans les années 80 et 90, Lars Von Trier avait l'idée de faire ce genre de film sur une durée de 20 ans minimum. Il a abandonné ce projet en présentant une version inachevée intitulée Dimension. Je n'en connais pas la raison mais force est de constater qu'il me semble naturel pour un cinéaste de vouloir capter le temps-vie, le parcours et l'existence au même titre que le technicien a voulu capter la couleur. Cette forme de téléréalité est une logique, la mise en scène de la vie elle-même est une récurrence de certains auteurs. Je pense à Alain Cavalier par exemple. Varda. La Nouvelle Vague ou Dogma 95 ont été des écoles de pensée allant de ce sens de capter le mouvement de vie au long cours, un peu comme Claude Monet cherchait à capter la lumière en se foutant du sujet.

S'il y a une chose qui relève quasiment de l'ontologie, c'est qu'un film comme The Truman Show ou Boyhood ne peuvent pas ne pas exister. Oui, je mets ces deux films au même niveau car le parti pris de l'un a été d'offrir une mise en scène organisée de la vie de Truman et dans l'autre, Linklater a choisi une trame narrative à chaque scène et une mise en scène aussi. Cette part artificielle n'est pas anodine dans ce processus de capter un être. C'est un parti pris qui est tout l'inverse de l'action de la Nouvelle Vague.

Ici, rien de brodé, tout est fait pour diriger la nature, et c'est là, la principale chose que je reprocherai. L'aspect prosaïque n'est pas un défaut en soi, puisque, en vérité, le rapport entre l'enfance et les parents est passablement chiant pour être poli. Je ne reprocherai pas non l'aspect séquentiel jusqu'au dégoût, d'autant que tout n'est pas essentiel dans ce film. Mais c'est assez cohérent en fait d'être confronté à la fois à un vide et à une universalité. Mais mon reproche se dirige vers ce paradoxe de donner du cadre, du texte écrit, du rôle à une volonté de suivre le début d'une vie et de suivre le vieillissement des parents, comme si la vie devait être démontrée et ne suffisait pas à elle-même. J'ai bien conscience que je reproche à ce film d'être une fiction, et en même temps, ce film est très singulier dans son approche et dans son sujet. On nage en plein terrain mouvant et en même temps, c'est un peu logique. Celui ou celle qui dira en critique, le film est trop ci ou pas assez ça, c'est une erreur qui manque de contexte et de profondeur.

Le milieu social dans lequel évolue les deux enfants, frère et soeur, est intéressant aussi au titre que ce qui sépare les parents eux-mêmes, et ce en dépit du constant amour des deux parties, c'est ce qu'ils font de leur vie eux-mêmes. La mère est professeur, je dirais de ces professeurs agrégées. Tandis que le père est clairement un sous-prolétaire, assisté et débrouillard, qui aime la vérité des êtres aux apparences. La mère, c'est la conformité. Lui, c'est l'envie, le personnage de l'être libre, un peu victimisé par les enfants, des enfants peu épanouis et qui se chamaillent. Plus troublant encore, c'est la mère qui, dans son désir de conformisme petit-bourgeois, se retrouve dans une situation de violences conjugales - ce qui l'humilie comme le père de ses enfants a été maintes fois humilié par elle. Lui, il vit la liberté que seule la pauvreté peut offrir, sans carcan mais avec beaucoup de frustration, dont celle de ne pas avoir la garde, dont celle d'avoir la sensation comme nous, spect'acteurs, de voir grandir ses progénitures de manière séquentielle et à vue d'oeil.

Le grand mystère de ce film, il est dans ce couple de base, qui ne se ressemble en rien socialement. Je sais que la plupart d'entre vous se disent qu'ils sont prêts ou qu'ils aiment actuellement une personne qui n'est pas de la même condition sociale. Mais c'est ignorer le mal de la pauvreté, ou bien les grands choix de carrière typiques de la petite bourgeoisie. Les contraires s'attirent mais dans une société où l'on vante encore le romantisme, l'hétérosexualité, le genrisme, la durée, la monogamie combinée à une relative fidélité, c'est surtout une autre maxime qui l'emporte, une maxime sociologique : qui se ressemble s'assemble. Mais l'amour est capable du temps de faire deux enfants mais pas de vivre ensemble, il est capable du mystère mais pas de l'ordinaire. Il y a donc quelque chose de cohérent et de douloureux sociologiquement dans ce film, sociologie que l'on tait, mais quand le père parvient à se stabiliser et à enfanter à un moment où la mère, elle, angoisse sur son déclin, il se rapproche un peu mieux. Boyhood est aussi stéréotypé que ne l'est le cours de la vie, stéréotypes que l'on ne cesse de combattre, de contester mais aussi - hélas ou pas - de les confirmer.

Linklater choisit un film social. Je pense que peu de gens le souligne, préférant se laisser porter par la sentimentalité et à l'évolution de chacun, chacune. Et c'est à mon sens exactement ce qui peut lasser, ne voyant ainsi apparaître qu'une compilation d'extraits de vie. Or c'est ce ballottement mêlé aux changements d'univers socioculturels, de personnalité qui fait éclore le parcours de ces deux enfants. Si l'on sépare les séquences et qu'on les suit au long cours, je ne suis pas certain que l'on dépasse l'heure d'intérêt au projet. Pour moi, le sujet au cours du développement du film, c'est : qu'est-ce qui va surgir chez les enfants de ces deux univers que tout oppose mais aussi du désamour produit par cette famille écartelée ? Et à ce titre, je vous conseille aussi de voir et de revoir le magnifique film de Paul Newman "L'influence de rayons gamma sur les marguerites".

Le film prend du sens tout à coup au bout de deux heures et demie. Et cela se fait en trois temps :

1° le gamin demande à son père : "cékoi le sens de la vie". Le père dit "y'en a pas gro cé sse ke tu recen ki komte".

2° la mère vient de péter un câble parce que son gamin va habiter dans une autre ville et elle angoisse parce que tout ce qui s'est passé dans son passé lui arrive d'un bloc, tout près à disparaître. Elle prend conscience que le seul événement qui lui arrivera après, c'est son enterrement, son déclin du moins.

3° le gamin dit à la toute fin : "on est en permanence dans l'instant présent"

Je crois que ce genre de trucs, tu peux pas le démontrer dans un autre film sans passer pour médiocre. Et je pense qu'au final on a une bonne définition de l'être dans le temps et dans son mouvement, c'est-à-dire une évolution de ressentis dans la permanence du présent, où le devenir est exclu et où la mémoire semble n'être qu'un vaste oubli, incapable de se reproduire. Il se découvre alors, par delà, le parcours individuel, quelque chose d'en permanence plus grand que soi, plus vieux que soi, de plus impalpable aussi, quelque chose qui contrarie le plan qu'on se fait, qui rend plus obscur le truchement des déterminismes sociaux dans nos existences semblables et relativement uniformes.

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