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Avis sur Braindead

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Enfin remis du tournage harassant de Meet the Feebles, son second effort trash après Bad Taste, Peter Jackson signa avec Braindead l'opus final d'un triptyque dédié à la farce gore. Triptyque et non pas trilogie, les films n'étant liés que par leur bon esprit et leur nationalité, pas par leur personnages ni leurs histoires. Reste que Braindead, avec le recul, est bel et bien le crescendo final d'un trio gagnant, soit l'équivalent gore du futur Retour du Roi. Petit retour en arrière et balade en coulisses d'un monument avant l'heure.

Après sa projection au Festival du Rex, l'éprouvant Créatures célestes fut sifflé pendant 45 minutes, victime d'une horde de fans qui, dans la foulée de Braindead, n'attendaient certainement pas un film si sérieux venant de leur nouveau gourou. Peu importe que Jackson y développe un sens du fantastique qui allait nourrir jusqu'aux paramètres de mise en scène de la découverte Minas Tirith, les défenseurs du bonhomme se sentent floués par cette romance adolescente inspirée d'un fait réel. Difficile, en effet, de se reconvertir après la gaudriole de Braindead et son allergie au premier degré. L'impression pour lesdits fans, peut-être, de passer d'un film bricolé entre potes à un respectable drame à Oscar. Soit, sauf que Braindead est le fruit d'un travail dont le sérieux est bel et bien aux antipodes du résultat final !

Ce n'est pas évident à première vue mais Braindead est le premier Jackson à comporter de vrais comédiens, pas des potes volontaires ou des marionnettes. Sachant que l'acteur Thimothy Balme n'avait jamais vu de film d'horreur et que Diana Panavler fondait en larmes dès qu'elle voyait du sang, ce n'était pas gagné d'avance, le film étant l'un des plus physiques tournés par Peter. D'autant que le cinéaste avait les moyens de ses ambitions : 1 800 000 $, soit quatre fois le budget des Feebles ! Car la NZFC (New Zealand Film Comission), voyant le succès de Bad Taste et des Feebles, accorda plus de moyens à Jackson...tout en exigeant de plus gros bénéfices. Condition acceptée, le projet, cher au coeur de Jackson depuis un bail, ayant vu son financement échouer à deux reprises ; c'est un investisseur espagnol qui exigea la présence du personnage de Paquita, idée que Jackson conserva après que la société ait fait faillite.

En 1986, déjà, Jackson caressait l'idée d'un film de zombies alors même qu'il pense ne pas pouvoir boucler Bad Taste, faute d'argent. Surprise, la NZFC débloque les fonds pour qu'il termine ce premier effort, l'homme mettant du coup en stand-by son projet d'écriture zombiesque. Il reprendra la plume sitôt Bad Taste achevé, mais malgré la promesse de boucler ce nouveau projet avec tout aussi peu de pognon, la NZFC refusa de lui accorder les fonds nécessaires pour se lancer. Braindead est à nouveau abandonné, cette fois en phase de pré-production. Plutôt que de se laisser abattre, le cinéaste réfléchit à une alternative compte tenu de l'argent dont il dispose. Le résultat se nommera Meet the Feebles, pour lequel il fut aidé à l'écriture par Stephen Sinclair (qui l'épaulera également sur Les Deux tours puis Le Retour du Roi) et la fidèle Fran Walsh. Un projet de dingue qu'il est impossible de résumer ici...

C'est au contact de ses deux collègues et amis que Jackson prit la décision de peaufiner le script le plus parfait possible, histoire d'assurer au projet d'arriver à bon port. "Enormément de scripts sont soumis chaque mois à la ZNFC. La seule chance que l'on a d'être remarqué est d'avoir écrit quelque chose de vraiment bon, et de raisonné, de manière à être certain de sortir du lot. Dans le cas contraire, on n'est même pas lu. Le reste est une question d'opiniâtreté." : au vu du résultat, la déclaration de Jackson est jubilatoire, "raisonné" s'appliquant bien sûr au volet strictement économique ! Encore que Jackson, après de maintes réécritures, décida de situer son film dans les années 50 plutôt que dans la Nouvelle-Zélande contemporaine. Une contrainte supplémentaire, faire un film d'époque signifiant l'emploi de décors et costumes adéquats.

Avec ses 3000 litres de sang utilisés, le parti-pris temporel est d'autant plus savoureux, le décorum rétro étant noyé sous l'hémoglobine et/ou sous des gags tellement cintrés qu'ils font régulièrement oublier au public l'époque où se déroule l'histoire. Si la gestuelle outrée du casting et l'orgie de maquillages spéciaux restent hallucinants aujourd'hui, c'est parce qu'ils font de l'oeil non pas au Re-Animator de Stuart Gordon mais davantage aux prouesses de Chuck Jones. Véritable cartoon-live, le long-métrage parvient à tutoyer la grammaire surmenée d'un épisode de Bip-Bip Coyote en y apposant une lourdeur logistique jamais contraignante, et ce grâce à l'intelligence de mise en scène de Jackson. Bien plus que d'un excès délirant, Braindead est le fruit d'une préparation millimétrée, du storyboard au plan de tournage.

L'une des scènes les plus appréciées du film, où le bébé dévale tout un parc dans sa poussette pendant que le héros court après pour empêcher une catastrophe, n'était ainsi même pas prévue au départ ! Restée à l'état de storyboard, Jackson décida de la mettre en boîte quand il s'aperçut que la rigueur de sa préparation lui avait permis de faire des économies. C'est dire si, dès son troisième film, Jackson faisait preuve d'une maîtrise des ressources (financières, humaines, créatives) qui lui permettraient de venir à bout d'une entreprise comme Le Seigneur des Anneaux. Comme d'autres chefs-d'oeuvre de Jackson, Braindead prouva par l'exemple que le talent n'est rien sans travail et rigueur, y compris lorsqu'on filme un prêtre karatéka, un massacre de zombies à coups de tondeuse à gazon, ou encore un repas où les convives éructent dans la soupe du voisin !

A ce titre, la tonne d'effets spéciaux pratiques nécessaires, couplée à l'organisation de l'équipe technique au sein du décor, était un défi de taille. Nul besoin de lire entre les lignes pour s'apercevoir, à la vision de Braindead, que ses gags et ses effets spéciaux sont interdépendants. Si le tournage s'est déroulé dans une très bonne ambiance, c'est sans doute grâce au travail de storyboard évoqué plus haut (pas une scène n'y a échappé) ainsi qu'à la planification des trucages (chacun d'entre eux fut détaillé puis consigné sur une fiche). Cette vision pragmatique du gag poussa Jackson à évincer la création d'une bestiole mi-chat mi-chien, jugée finalement inutile. De son côté, l'équipe des SPFX et maquillages collectera des cheveux dans les salons de coiffure de Wellington pour les créatures, et chacun réduira son salaire pour injecter plus d'argent dans le long-métrage.

Un sacrifice nécessaire considérant les exigences du script, Jackson ayant fait construire plusieurs quartiers de la ville de Wellington en miniature (dont un tramway qu'il fabriqua lui-même). Bien entendu, l'homme dut constamment veiller à avoir à disposition une quantité de sang suffisante (la fameuse tondeuse à gazon en déversait vingt-cinq litres à la minute), l'occasion d'une nouvelle astuce : tête pensante derrière les exploits visuels du Seigneur des Anneaux, Richard Taylor mit au point un trou d'évacuation au centre du décor afin de récupérer une partie du sang artificiel déjà utilisé. Dommage pour les acteurs, en revanche, que le même Taylor ait ajouté de l'adoucissant pour lessive au cocktail rouge. Si cela eut pour effet positif de rendre le sang plus brillant, la mixture piquait les yeux des comédiens, en particulier les zombies dont les lentilles supportent bien mal le liquide.

Système D et sens des responsabilités cohabitent donc joyeusement sur Braindead, le sang fabriqué par Taylor ayant la sale habitude d'aller se balader dans les sous-vêtements des comédiens. Solution de Taylor ? Asperger le casting de flotte pour liquéfier l'indispensable produit ! Travail d'artisan par excellence, ce film-là prouvait déjà l'inclinaison de Jackson à comprendre et digérer un univers-monde, témoin l'hilarante parodie de King Kong qui ouvre le film, sur une Skull Island forcément réduite au minimum. Fait de gros plans grimaçants et de plans d'ensemble complexes, Braindead a de quoi laisser bouche bée n'importe quel aspirant cinéaste amateur de gaudriole. Ou pas d'ailleurs, sa maîtrise pouvant inspirer n'importe quel metteur en scène, la gestion de péripéties domestiques en parallèle contraignant Jackson à une inventivité constante.

Il n'est bien entendu pas utile de décrypter Braindead sous tous les angles pour en apprécier la folie et la générosité gorasse. Reste que prendre le film au sérieux en termes de découpage et de montage permet de déceler, loin de la Terre du Milieu, une capacité hors-normes à construire un crescendo dont les enjeux visuels débordent de toutes parts, immergeant le public dans une fiction totale, cataclysmique. Bien avant la charge des Rohirrims, il y avait donc celle de la tondeuse à gazon, la marche funèbre de Gandalf sur le champ de bataille devant sans doute beaucoup à celle du benêt fils à maman qui, dans un moment de bravoure, se saisit de cet ustensile de jardin pour riposter face à l'envahisseur ! Après un zombie passé au mixeur, on n'était plus à ça près, Braindead étant aussi un fabuleux catalogue de morts insensées.

"Autant en emporte le sang...", nous dit la tagline sur l'affiche française. Les distributeurs avaient-il à ce point compris qu'ils tenaient-là, en termes d'ambition technique et chorégraphique, un futur classique de la comédie gore ?

[Eléments d'analyse critique personnels, mais synthèse de la genèse rédigée d'après des informations extraites des articles de Bertrand Rougier & Julien Dupuy, in Mad Movies Hors Série - Collection réalisateurs - n°2]

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