Une petite merveille

Avis sur Brooklyn Village

Avatar John May
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Dans son précédent film, le lumineux Love is Strange, Ira Sachs portait un regard bienveillant et apaisé sur un vieux couple d'hommes qui décident de se marier après 39 ans de vie commune. Le duo vedette de Brooklyn Village est tout à fait différent : il s'agit de deux super potes d'une douzaine d'années. Mais le regard profondément humain de Sachs n'a pas varié et on a encore une fois l'impression de voir du cinéma plus intelligent qu'ailleurs. On a pu assister à la Berlinale à un autre type de produit indé américain, Goat, traitant de la « fabrique de garçons » et de la manière dont les jeunes hommes sont éduqués de manière à perpétuer l’agressivité et la compétitivité entre eux. Les deux jeunes héros de Brooklyn Village semblent avoir totalement échappé aux rouages de la machine : on croit voir ici deux ados un peu à part en même temps que deux vrais ados ; on ne se pose d'ailleurs même pas la question tant l'écriture et l'interprétation (premier rôle au cinéma pour les deux acteurs) sont justes et spontanées. Sachs observe leur sensibilité à l'épreuve du monde des adultes.

Dès la première scène, le jeune Jake ne soit pas quoi répondre lorsqu'on parle de lui au téléphone comme d'une « grande personne ». Grand comment ? Suffisamment pour tenir tête à ses parents lorsque la situation l'exige ? Pas assez pour affronter avec maturité les difficultés de la vie ? Les questions semblent grandes et pontifiantes mais Ira Sachs désamorce tout cela par son art de la comédie douce-amère. Ça ne signifie pas que cette miniature est anecdotique, juste qu'elle est subtile et nuancée, évitant les raccourcis psychologisants et explicatifs qu'on verra dans de moins bons films. Oui, ces little men font comme s'ils étaient des adultes : lorsqu'ils prennent des cours de théâtre, ils le font sérieusement et s'imaginent déjà jouer du Strindberg, et lors d'une scène formidable, les deux garçons « sortent en boite » dans un club comme pour les grands mais où l'on se retrouve finalement... à faire la chenille.

Écrivez un poème sur ce que vous aimez : voilà ce qu'on demande en classe aux jeunes élèves. Dans la vie, il faudra parfois apprendre à laisser les choses, et les perdre. Ira Sachs avait présenté son projet en indiquant qu'il s'agissait d'un film que les enfants eux-mêmes pourraient voir. « Je ne crois pas du tout a cette idée comme quoi le cinéma classique serait réservé aux adultes. On a tous grandi en voyant des films, et ce n’était pas toujours des films spectaculaires ou des films d’animation ». C'est l'une des forces de Brooklyn Village : celle de ne prendre personne pour des idiots, qu'il s'agisse des adultes comme des enfants. Ira Sachs parvient à transmettre beaucoup d'émotions et à croquer des portraits atypiques en en faisant le moins possible - ici, c'est une scène muette en rollers qui émeut plus encore que n'importe quelle scène dramatique. Filmdeculte

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