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Carthago delenda est !

Avis sur Cabiria

Avatar David_L_Epée
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En 1914, alors qu’une partie de la Libye a été conquise par l’Italie (l’invasion de la régence de Tripoli date de 1911), un film sort sur les écrans qui traite, à sa manière, des relations tumultueuses et peu pacifiques entre l’Italie et l’Afrique du nord : Cabiria. Nous sommes au IIIème siècle avant notre ère, en pleine guerre punique, alors que Rome et Carthage s’affrontent dans une lutte à mort. On y croise les héros des deux camps (Hannibal, Scipion l’Africain) mais également une galerie de personnages fictifs jetés par le sort dans cette tourmente. Pour mettre toutes les chances de son côté le réalisateur s’assure la collaboration du poète Gabriele d’Annunzio, alors au faîte de sa gloire. C’est son patronyme qui figurera en grands caractères sur les affiches mais le futur fondateur de l'Etat libre de Fiume, qui avait alors besoin d’argent, n’a fait que vendre son nom, il s’est contenté de signer (semble-t-il sans les lire) chaque page du scénario. Il est néanmoins l’auteur des intertitres, dans lesquels on reconnaît son style d’inspiration épique, ainsi que des noms de personnages, dont certains marqueront les esprits et jouiront d’une longue postérité, à commencer par l’héroïne Cabiria – qui inspirera bien plus tard le titre d’un célèbre film de Fellini, Les Nuits de Cabiria. Mais ce n’est encore rien à côté du personnage de Maciste qui, non seulement réapparaîtra par la suite dans près d’une cinquantaine de films réalisée par pléthore de cinéastes (des œuvres de qualités très variables), mais entrera même dans le langage courant : eh oui, c’est lui le pionnier du machisme ! Ce personnage de serviteur noir (un Italien passé au cirage en réalité) exhibant sous n’importe quel prétexte sa musculature impressionnante et faisant preuve d’une force herculéenne, est interprété par Bartolomeo Pagano, un ancien docker du port de Gênes. Il incarne pour la première fois dans ce film une figure qui sera récurrente dans le cinéma populaire italien, celle du héros viril et courageux défenseur de la veuve et de l’orphelin.

Le film commence en Sicile, dans une ville bâtie aux pieds de l’Etna où vit le riche patricien Batto, père de la petite Cabiria à qui, nous raconte d’Annunzio, « Hestia sourit depuis l’âtre » (les invocations des dieux antiques sont nombreux dans les intertitres du poète). Mais il est imprudent d’établir des cités au pied des volcans et tout sera détruit lors d’une éruption. Batto et son épouse, absents lors du drame, sont persuadés à leur retour sur les lieux que leur fille est morte, mais elle a en réalité été sauvée par sa nourrice Croessa avant que toutes deux soient capturées par des pirates phéniciens. Ces derniers accostent à Carthage et les vendent comme esclaves. La fillette est achetée par Karthalo, le grand prêtre du culte de Moloch qui prévoit de la sacrifier avec d’autres enfants à son dieu vorace. Désespérée, Croessa fait alors la rencontre d’un espion romain, Fulvius Axilla, accompagné de son serviteur Maciste, et les persuade, au nom de leur patriotisme, de tenter quelque chose pour sauver Cabiria. Les deux Romains parviennent in extremis à enlever la fillette, qu’ils confient à la protection de la princesse de Numidie Sophonisba, fille d’Hasdrubal, chez qui elle devient servante sous le nom d’emprunt d’Elissa.

Dix ans plus tard, alors que la guerre fait rage entre les deux bords de la Méditerranée, qu’Hannibal traverse les Alpes avec ses éléphants, que Syracuse a incendié la flotte romaine qui l’assaillait au moyen des miroirs géants d’Archimède et que le consul Scipion a lancé ses légions contre Carthage, Batto apprend par Fulvius (qu’il a recueilli après la débâcle de Sicile) que sa fille est toujours vivante. Le brave Romain s’engage auprès du patricien sicilien à retrouver Cabiria, il retourne à Carthage, en profite pour délivrer Maciste (réduit en esclavage depuis dix ans et enchaîné à une meule en pierre) et les deux hommes, après moult péripéties, parviennent à « exfiltrer » la jeune femme et à quitter l’Afrique à bord d’un bateau les ramenant vers Rome. Entretemps, le roi numide Massinia, allié à Scipion, trahit ce dernier en épousant Sophonisba, dont il a vaincu les troupes et dont il est tombé amoureux alors qu’il était de son devoir de l’offrir en butin de guerre à Rome. Apprenant que Scipion a fait plier Massinia et rendu leur mariage caduc, Sophonisba s’empoisonne et meurt sous les lamentations de ses serviteurs. Une des dernières scènes, très pittoresque, nous montre Maciste jouer de la flûte de pan sur le pont du bateau tandis que Fulvius et Cabiria se déclarent leur amour et qu’une guirlande d’anges blancs forment un ballet céleste au-dessus de leurs têtes…

Comme l’explique Paul Virilio dans son ouvrage Guerre et cinéma, « Cabiria venait de la patrie des futuristes et leur manifeste précède de trois ans le début du tournage de l’œuvre de Pastrone. Chez Pastrone comme chez les futuristes, c’est la fin de l’organisation de la pensée par la linéarité euclidienne et la mise en équivalence de la vision humaine et de la propulsion énergétique. Le metteur en scène néglige volontairement le caractère narratif du scénario au profit de l’effet technique, du perfectionnement dynamique de la prise de vues. » En matière d’effets techniques et de prises de vue, le film est en effet particulièrement innovant. Cabiria est vraisemblablement le premier long métrage à présenter ce qu’on appelle aujourd’hui des travelings et que Pastrone appelait un carello en référence au chariot à roulettes sur lequel était posée la caméra, une méthode qu’il avait fait breveter pour l’occasion. Ces mouvements de caméra inédits, accompagnés d’une profondeur de champ très maîtrisée et d’un montage précis mêlant plans très larges et gros plans en inserts (comme dans la scène du sacrifice à Moloch où on passe du spectacle de la foule réunie dans le temple autour de la gueule flamboyante et fumante de l’idole à des plans rapprochés des mains frémissantes des prêtres et des fidèles) en font un film innovant à bien des égards.

Nombreuses sont les scènes spectaculaires du fait des moyens déployés : la file des Siciliens fuyant sur la crête de la montagne tandis que l’Etna entre en éruption, la destruction du palais de Batto dont les colonnes s’effondrent les unes après les autres, la marche des troupes d’Hannibal dans les Alpes avec leurs moutons, leurs mulets et leurs éléphants, les bateaux romains en feu face aux grands miroirs d’Archimède, l’incendie du camp de Siphax dans un jeu de fumée et de surimpressions, les visages des légionnaires éclairés par les flammes dans le camp de Scipion, l’apparition de la gueule béante de Moloch dans le rêve de la princesse Sophonisba… Cette dernière est d’ailleurs une des figures marquantes du film, accompagnée de sa jeune esclave noire (passée au cirage elle aussi) ou de son léopard majestueux. Elle multiplie les poses tragiques, lorsqu’elle s’évanouit le jour de son mariage forcé avec l’homme que lui a choisi son père ou lorsque, les yeux caves et les mouvements désespérés, elle met fin à ses jours pour ne pas tomber aux mains des Romains. Ce sens de la théâtralité et du grand spectacle inspirera plusieurs grands réalisateurs du muet, de Fritz Lang (le Moloch dévoreur d’ouvriers du début de Métropolis y fait directement référence) à David Griffith, lequel a explicitement reconnu que son chef-d’œuvre Intolérance devait beaucoup à Cabiria.

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