L'enfance du cinéma

Avis sur Cadet d'eau douce

Avatar Daimyo_Nitsu
Critique publiée par le

Un film super intéressant.

Documentaire malgré lui

D'abord parce qu'il s'inscrit dans la lignée de ces films (et ils ne sont pas peu nombreux) qui disent beaucoup de la culture américaine. L'intrigue met en scène le retour de bill junior chez son père, capitaine de bateau-vapeur, dont le métier est menacé par son concurrent "le king" et son bateau du même nom plus grand et plus moderne, et le lieu commun de l'histoire d'amour impossible entre les enfants de rivaux irréconciliables, ici bill jr et la fille du king. Problème : le fils citadin ne correspond pas au canon viril du père et est rejeté. Au lieu de développer une opposition de classe entre d'une part bill senior et le king puis entre jr et son père, on préfère développer la rivalité commerciale lié à des valeurs et des caractères différents. Le père est un rustre brutal et à aucun moment on ne s’apitoie sur le sort qu'il subit du fait du succès du king et de son équipage fourni. C'est la loi du commerce et il ne s'agit pas non plus ici de vanter les belles traditions et les modes de vie pittoresques, dans la nation du progrès tu t'adaptes ou tu crèves. La relation entre le père et le fils est ambiguë. Le père reproche à son fils ce qu'il perçoit comme une faiblesse, ce qui est en réalité lié à ses pratiques de bourgeois citadin, ce père apparait constamment brutal, pourtant le film lui donne raison dans le dénouement où la résolution des tensions est confondu avec l'apparition de l'habileté de bill junior. Si le film insiste sur le regard sur son fils, il délaisse pratiquement tout le film la perception réciproque du fils sur son père. Hormis dans le bâtiment du shérif où jr témoigne de sa susceptibilité, il est soumis, maladroit et tente tant bien que mal de répondre autant à sa relation avec son père qu'à sa relation avec la fille de king (dont je ne me souviens plus du nom). J'ai personnellement ressenti de la compassion pour ce personnage pathétique même si ce n'est évidemment pas l'objet de ce film comique. S'il y a relation ambiguë entre les deux personnages principaux c'est en raison de l'opacité (ou tout simplement l'absence de propos réflexif) tant sur les enjeux sociaux, entre citadins et campagnard, entre riches et pauvres, que sur les problématiques familiales, entre le père et le fils. Ça me semble assez significatif de l'idéologie américaine, qui à partir de postulats radicalement différents des nôtres (visible dans l'absence de développement de l'opposition de classe) est amenée à ignorer des problématiques qui nous sont importantes ou à les poser d'emblée résolues.
Sur la culture américaine il y a également le petit passage raciste qui fait plais' et le sexisme latent habituel, j'imagine jamais relevé, du personnage féminin toujours enfermée dans les stéréotypes de genre (voir l'affiche) dont l'oppression patriarcale n'est jamais soulignée. Enfin c'est un film qui par son âge possède une authenticité historique qui fait défaut à notre période spectaculaire. La distance que l'on a avec l'objet rend plus aisée une observation profonde des normes de l'époque. Gestuelles et costumes notamment nous sont accessibles sans que cela corresponde à un souhait de l'auteur (qui aurait dès lors fait perdre malgré lui de l'authenticité au témoignage, c'est ce qu'on observe en histoire et en sociologie) et ce sont bien ce genre d'aspects d'un moment historique, dont on garde si peu, qui constitue sa matière profonde.

Filmer le mouvement avant de mouvoir le film

C'est surtout sur le cinéma que j'en ai appris. Bien loin de pouvoir apprécier un vieux film comme j'apprécie un film du type qui nous est familier (technique, parole et musique) je dois dire que ces films me sont bien plus féconds pour mieux comprendre le cinéma. Ici on assiste à une conception propre du cinéma. La finalité est comique et c'est cet objectif qui guide le film dans ses caractéristiques esthétiques. C'est ce qu'on a vu pour le propos du film, c'est également vrai pour l'aspect technique. Le film repose sur deux ressorts : les corps et l'espace. C'est ce qui me pousse à y voir une époque ou le cinéma n'avait pas achevé sa naissance. Dans ce film on veut exploiter des opportunités artistiques liées à la danse et au théâtre mais pas à proprement parler liées au cinéma. Le versant cinématographique est accessoire, il n'est qu'un moyen de retransmettre un jeu comique des corps et des décors. On a une suite de plan d'ensemble sans profondeur de champ où les acteurs mènent leur jeu dans l'espace. Les mouvements de caméra ne servent qu'à se déplacer dans le plan, comme on déplace notre regard sur un tableau. Le cinéma est fondamentalement lié à la magie, à l'illusion. Mais ici ce n'est pas comme l'avait inauguré Méliès une illusion produite par les techniques cinématographiques mais une illusion réelle filmée par des techniques cinématographiques qui privilégient la clarté. Il y a toutefois parfois des techniques proprement cinématographiques, notamment le jeu sur le hors-champ dans le plan avec le landeau dans la scène de rencontre entre le père et le fils. C'est la même chose pour le scénario, on a une succession de longues scènes qui exploitent chaque fois un comique de situation et un comique de geste mais pas de travail sur la narration.
Le film est par ailleurs assez intéressant dans les registres et le jeu. Paradoxalement j'ai peu ri au visionnage de ce film comique. Je crois que dans les films muets les musiques n'étaient pas choisies par les auteurs ou les producteurs mais par les distributeurs et ma version donnait une approche assez pathétique de l'histoire. (on peut également relier ça à Buster Keaton lui-même qui renvoie bien plus que Chaplin au pathétique). Parfois en décalage, parfois elle mettait en lumière l'efficacité du cinéma muet qui malgré son apparente simplicité technique suscite plus d'émotion que beaucoup de films contemporains, grâce au jeu exagéré des acteurs qui incarnent au sens propre ce qu'ils sont chargés de représenter. Même ressenti pour l'aurore, le cuirassée Potemkine ou pour M le maudit (pas muet mais le même jeu exagéré) où l'on s'immerge grâce à un jeu qui ne s’embarrasse pas de la justesse qui est nécessaire à la réussite des partis pris naturalistes (qui sont très dominants aujourd'hui).

Toutes les notes d’œuvres sont absurdes mais celle la l'est davantage, je ne tente pas d'apprécier le film (bon j'ai quand même adoré le jeu de buster keaton et surtout cette incroyable scène de tempête !) mais de regarder le film pour en apprendre sur le cinéma. Je fais cette critique pour bien assimiler ce que j'y ai perçu.

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