Dansons sous la pluie

Avis sur Cadet d'eau douce

Avatar Sergent_Pepper
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Rendre compte d’un film de Buster Keaton, c’est questionner la grâce.

Dans Cadet d’eau douce, la longue entrée en matière insiste sur l’exposition du maladroit, du fils décevant, qui répond à l’inverse de toutes les attentes : fils du perdant, incapable de faire un pas sans qu’il soit accompagné d’un gag, chétif, voire efféminé, il est l’antihéros par excellence. Son irruption a tout de l’insolite poésie dans un monde figé. Avec lui, chaque câble, corde, marche, manette est le prologue à une chute ou un cataclysme, et quelque tentative que ce soit pour le faire rentrer dans le rang se solde par un savoureux décalage, comme cette superbe et longue scène d’essais de chapeaux. Sur le visage mythologiquement impassible du comédien se succèdent les couvre-chefs, et la magie du comique opère : une inclinaison de visage, une main qui redresse un bord, et l’on assiste à la naissance du personnage, sa délicate vanité et sa fraicheur spontanée.
C’est cette fragilité précieuse qu’il va porter avec lui dans un univers qui fait clairement de lui un pantin, jeu auquel il se soumet apparemment bien volontiers : revêtant les habits qu’on lui donne, mais préférant à l’utilitarisme de son rustre de père le raffinement de sa future dulcinée, le fils trimballe avant tout un corps élastique qui se cogne au réel pour y faire naitre une mélodie unique. On a beau le brusquer, piétiner sa guitare et l’enfermer dans sa cabine, rien n’y fait : il est libre comme l’air et d’une insolente maladresse.
Tout le charme se cristallise dans ce paradoxe fécond : chorégraphier au millimètre l’accident, faire exploser le rire face à ce visage inerte, créer du rythme face à la longueur et la répétition. Les tentatives laborieuses d’héroïsme, comme la distribution du pain contenant les outils nécessaires à l’évasion du père, semblent condamner le protagoniste. Mais la tempête finale sera celle de toutes les surprises : fracassant les décors comme les idées reçues, elle permet une tabula rasa à l’issue de laquelle le personnage va prendre, dans tous les sens du terme, son envol. Séquence de bravoure, elle donne en 1928 un camouflet à tous les blockbusters du siècle à venir, de Twister aux Roland Emmerich, grâce à cette valeur ajoutée fondamentale de la poésie : un lit qui glisse vers une écurie, Star unique au cœur de la tornade, Keaton bondit, glisse, plonge dans les bourrasques et passe à travers une flopée de cloisons avec l’agilité d’un acrobate. Coïncidence étrange, il croise dans sa course d’obstacle un théâtre dans lequel un pantin lui fait de l’œil, comme s’il abandonnait celui qu’il a été au départ, avant de conclure par un ingénieux système lui permettant de piloter le steamboat à distance, par de multiples cordes qui ne peuvent que rappeler celles d’un maitre de marionnettes : l’émancipation est donc totale. Le héros pantin est devenu metteur en scène, et avec le même talent qu’il conduisait une locomotive dans Le Mécano de la General, il sauve ici les siens, et donne au cinéma muet toutes ses lettres de noblesse.

Présentation détaillée et analyse en vidéo lors du Ciné-Club :

https://youtu.be/IaBy2Ekf33Y

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