Les doubles vies de Bobby et Veronica

Avis sur Café Society

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Ouvrant pour la troisième fois de sa carrière le Festival de Cannes (après Hollywood Ending en 2002 et Minuit à Paris en 2011), Woody Allen proposait cette année son cinquantième long-métrage (!) intitulé Café Society. Une histoire légère et mélancolique de romances qui se font et se défont à Hollywood puis à New-York, baignée de références quasiment autobiographiques sur la famille juive type des années 50. Un retour en grâce du cinéaste qui s'offre les prestigieux services d'un chef-opérateur de génie, Vittorio Storaro.

Pourtant, le tout début du film ne laisse pas présager du meilleur. La double scène d'exposition, d'abord hollywoodienne puis new-yorkaise par l'intermédiaire d'un coup de fil paraît forcée et un peu précipitée. Elle nous met cependant dans le bain du film en réunissant d'emblée quelques-uns de ses arguments de choc, qui s'affineront à mesure que le film se déroule. Rythme trépidant qui enchaîne les séquences parfois brillantes (hilarante rencontre avec une prostituée débutante) à une vitesse vertigineuse, dialogues qui refont mouche comme dans les films d'antan (après quelques ternes réalisations au cours des années passées, ou des films plus réussis mais assez différents comme Blue Jasmine), et un casting au cordeau. Parlons-en, du casting. Si Jesse Eisenberg n'est plus à proprement parler un nouveau venu dans l'univers du cinéaste – il débutait chez lui dans l'inégal To Rome With Love en 2012, il trouve ici un rôle à sa parfaite mesure en sorte de clone dandy du jeune Woody Allen. Quant à Kristen Stewart qui lui donne la réplique, elle n'a sans doute jamais été aussi belle, sublimée par la lumière orangée de Storaro, déjà responsable de la photo crépusculaire du Parrain, d'Apocalypse Now ou des meilleurs Bertolucci. La recréation du Hollywood des années 50 passe entièrement par ses jeux de lumière dorée et méditerranéenne, qui semblent transposer la Californie dans une Italie de carte postale, avec ses villas luxueuses, ses cyprès et ses pinèdes. Le film est un enchantement visuel sans cesse renouvelé, tant dans les scènes d'extérieur que dans les moments plus feutrés et intimes en intérieur (magnifique rencontre amoureuse nocturne à la bougie et en clair-obscur), et lorsque le récit bascule à New York, la gamme chromatique change sans pour autant rendre les images ternes, c'est joliment effectué.

Il y a aussi un truculent Steve Carrell en imprésario tout-puissant dont le cœur chavire pour une petite jeunette, et un remarquable et séduisant Corey Stoll qui joue Ben, la grand frère mafieux de Bobby, dont le quotidien de malfrat est la source de vignettes à l'humour scabreux qui apporte un peu de diversité au récit, pour un résultat parfois en demi-teinte. En effet, le film semble parfois se perdre un peu entre tous ses personnages, en particulier la famille de Bobby qui ne semble être là que pour prononcer quelques répliques parmi les plus fameuses et succulentes du cinéaste, surtout lorsqu'il s'agit de son fameux « humour juif ». On se régale certes, et on rit beaucoup, mais la plus grande force du film reste néanmoins son subtil discours amoureux qui passe d'un premier trio à un second au gré du flux et du reflux du désir et de la passion. Le film tout entier est comme sous-tendu par des vagues de passions et de ruptures qui vont et viennent et provoquent un complexe sentiment d'émotion mêlée de mélancolie et de bonheur : l'hésitation amoureuse de Vonnie entre le fougueux et maladroit Bobby et le plus rassurant mais volage Phil, la naissance de l'amour filmée avec une délicatesse infinie et les marivaudages cruels qui conduisent au choix douloureux de Vonnie. Ce film est un bonheur et une peine, qui culminent vers la fin de la partie new-yorkaise, au moment des pénibles retrouvailles entre les amants d'autrefois. Hasard merveilleux du cinéma, l'épouse de Bobby s'appelle aussi Veronica et la première Vonnie semble au premier abord n'être plus que l'ombre d'elle-même.

Un grand Woody Allen « mineur », qui renoue tant avec l'ironie cuisante des ses chefs-d’œuvre passés (en particulier Annie Hall), la mélancolie profonde d'Intérieurs et de La Rose Pourpre du Caire, ou la légèreté de ses meilleurs films des dix dernières années (Midnight in Paris en tête). On en ressort comme un peu ivre, heureux mais fragile.

Initialement paru ici

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