If you want some terror, take Carrie to the prom

Avis sur Carrie au bal du diable

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Ceux qui me suivent depuis un moment savent que je m'intéresse de près à la figure de la femme dans les films d'horreur : le genre dans le genre comme dirait Superjèr. (Ceux qui ne le savent pas le savent maintenant.) Vous serez alors peut-être contents d'apprendre (moi je suis contente en tout cas) qu'hier soir arrivait un premier aboutissement concret dans ces recherches : je présentais Carrie dans le cadre d'un "cinéclinique" à l'université, devant une petite trentaine de personne, avec ma voix toute tremblotante et mes joues rouges.
Voici donc ma lecture plus approfondie que mon baragouinage d'hier de ce fabuleux film (où j'y raconte toute l'histoire = tas de spoilers) :

Pourquoi choisir d’explorer la question de la féminité dans un film dit d’horreur ? Selon nombre d’universitaires américains, la répression sexuelle de la société patriarcale fait retour dans le film d’horreur comme dans les cauchemars ; le retour du refoulé à travers le monstrueux.

Le film Carrie expose une forte dualité vis à vis de l’image de la féminité, qui donne l’impression que cette féminité est une place impossible à occuper.

Dès la première scène, on nous présente des corps de femmes nues, la caméra est lente, la musique lyrique. On pense voir des nymphes s’amuser délicatement autour d’une fontaine.
Puis on s’attarde sur Carrie, sous la douche, qui se savonne sensuellement, toujours sur cette musique quasi érotique. Alors apparaît le sang, alors apparaît l’horreur - la musique s’arrête.
Carrie hurle, ne sait pas ce qui lui arrive et se confronte à la moquerie de ses camarades. Ces nymphes d’un temps passé deviennent méchantes, on nous les montre en gros plan, rigolardes, démoniaques.
On a dès lors les deux faces de la femme : la volupté féminine divine et la méchanceté vile, le côté langue de vipère comme on dit. Ce double portrait est d’ailleurs présent sur l’affiche du film : Carrie en “princesse” et Carrie en “monstre”.

Cette scène de la douche peut faire penser à une autre scène de douche bien célèbre : celle de Psychose. On y voit dans toute deux une scène d’auto-érotisme se suivre d’une scène de violence. A la différence de Psychose, dans Carrie, l’agresseur et la victime sont la même personne ; le monstre réside en premier lieu dans le corps.

Ce qui se passe dans le vestiaire des filles nous annonce : Le plaisir féminin est puni par le sang menstruel et par l’humiliation sociale.

Pour faire face à ces deux punitions, le film propose deux trajectoires pour “résoudre la puberté” ; deux façon de dompter le désir féminin :
- le déni du corps avec la mère croyante, contre la punition du sang
- la mascarade du corps avec la prof de gym, contre la punition de la honte

La première fois qu’on voit la mère de Carrie, elle frappe à une porte ; une dame lui ouvre, dit qu’elle est la mère de Sue qui est dans la classe de Carrie mais cela n’intéresse aucunement la mère de Carrie : elle répond “je suis là pour la parole du Seigneur.”
Cela annonce la couleur et se confirmera plus tard : elle est religieuse avant d’être maternelle.

Sa réaction face à la ménarche de sa fille est sans équivoque : “tu es une femme maintenant” et elle la giffle violemment. Pour elle, la femme est faible, à cause de la faiblesse première d’Eve, la femme est maudite par le sang. La mère rejette la féminité en bloc. Elle interdit à sa fille de se maquiller, d’aller au bal de promo et d’avoir des relations avec les garçons.

Cette vision de la femme peut paraître exubérante, vieillotte. Pourtant, cette image de la sorcière est bien ancrée dans les représentations collectives, véhiculées particulièrement par l’Eglise catholique. Avant les périodes de chasse aux sorcières, les attributs de la femme-sorcière étaient plutôt du côté du soin, avec des recettes à base de plantes, la sorcière était une sorte de chaman au féminin. On pense que la femme détient certains pouvoirs, car elle peut donner la vie, elle seule peut enfanter (grâce au sang) ; elle semble ainsi plus proche de la nature. Dans certaines tribus, une jeune fille ayant des rêves dits prémonitoires pendant sa ménarche devenait chaman.
Avec notamment l’influence de l’Eglise catholique, on ne voit maintenant dans la sorcière que son côté diabolique ; un écrit très célèbre, le Maleus Malleficuram ou Marteau des sorcières, écrit au 15e siècle par deux membres de l’Eglise a été fortement répandu en Europe. Il faisait état de manuel inquisitoire : comment repérer des actes de sorcellerie tout en expliquant la faiblesse première de la femme, son infériorité qui l’ammène à avoir des rapports sexuels avec le Diable (Pour eux, et à tort, le mot fe-mina signifiait : foi mineure). On croyait que les sorcières volaient les pénis des hommes qu’elles gardaient précieusement dans des bocaux, elles les rendaient impotents. On peut percevoir ici une peur primitive de l’homme, qu’on appelera angoisse de castration face à la différence sexuelle. (Souvenons-nous ici rapidement du regard inquiété du directeur de l’école quand il remarque les traces de sang de Carrie sur le mini-short de la prof de gym). Le Marteau des sorcières a été ré-édité de nombreuses fois ; en 1948 la préface écrite par un révérend américain soulignait le génie des deux auteurs et la justesse de leurs descriptions.
La vision de la mère de Carrie n’est donc pas sans racine sociale.

Mrs White, dans son comportement envers sa fille, essaie non seulement de sauver l’humanité mais cherche également à se repentir elle-même. On l’apprend à la fin : madame a pris du plaisir, du plaisir sexuel, et ce, même avant le mariage, et plus encore, plusieurs fois ! Imaginons un instant la torture mentale de cette femme, entre ses convictions immenses et sa propre faiblesse humaine.

Face à cette figure maternelle non maternante, Carrie trouve refuge auprès de sa prof de gym. Il semble que ce soit la seule qui fasse attention et prenne soin de Carrie. C’est elle qui montre à Carrie son corps féminin.
Dans cette scène, la caméra est tournée vers le miroir, on ne voit pas Carrie directement. De plus, la prof de gym met encore une couche de distance dans ses formulations de phrase : ”you see, that’s a pretty girl”.
Précédemment, on peut alors se souvenir de la scène où Carrie se regarde dans le miroir et suite à une distorsion (sensorielle ?) de son image, le miroir se brise. Un plan nous montre ensuite les morceaux recollés et en reflet, l’image du Christ (en lien avec la mère) fracturé.
Dans tous les autres scènes où Carrie se maquille, se fait belle, pourrait-on dire, quand elle cache le monstrueux, on voit Carrie dans un miroir. C’est pour cela qu’on parle de la masquarade du corps.
L’extrême de cette direction se retrouve dans le personnage de Chris et l’extrême de cette position est incomprise par l’homme : John Travolta reste éberlué face au désir étrange de sa petite-amie.

On retrouve la relation duelle Carrie - sa mère dans celle Chris - la prof de gym. Les deux figures maternelles se rejoignent sur un point : la notion du punition. Mrs White punit sa fille comme la prof du gym punit Chris : elle la gifle de la même manière.
On peut commencer à penser que la prof de gym se repent également à travers Chris, l’emblème de l’humiliation sociale : l’anecdote de son propre bal de promo laisse imaginer qu’étant jeune, elle fut une sorte de Chris, une fille populaire qui sortait avec le capitaine de l’équipe de basket.

Carrie a donc suivi la direction de la mascarade du corps, ascension de ce choix jusqu’à gagner le titre de Prom Queen ; reine du bal de promo.
La scène de son élection rappelle celle de la douche : même lenteur de mouvement, même musique lyrique, on voit le plaisir sur le visage de Carrie, avec cette idée du septième ciel dans le thème du bal “dans les étoiles”.
La réponse est encore celle du sang, pire encore du sang de cochon cette fois, et l’humiliation sociale à son paroxysme.
Le sang de l’intérieur est extériorisé, son intérieur est visible sur sa belle robe blanche.

Une fois encore, après cet événement, comme lors de l’apparition de ses premières règles, Carrie retourne à la maison. La trajectoire proposée par la prof de gym est avortée, Carrie retire ses attributs féminins - maquillage et robe - et se lave de la masquarade dans sa baignoire. Elle appelle sa mère, avec un souhait de retour à la relation de diade, dans un pyjama enfantin.
On voit le mouvement suivant : from child to woman, and woman to child, l’enfance avec l’indifférenciation sexuelle où la question de la féminité n’a pas à être posé.
Carrie se tourne vers le choix du déni du corps mais sa mère considère que ce choix est clos, il a été dépassé et le retour en arrière n’est pas possible : elle tente alors de tuer sa fille, la pécheresse. Carrie se défend et va la crucifier dans une scène ambivalente, les couteaux sont phalliques, les gémissements de la mère ressemblent à un orgasme : dernière jouissance dans la mort ?
Mais l’indifférenciation, le déni du corps n’est possible que dans ce retour au néant, dans ce dernier enlacement mortel.

Parmi toutes ces figures féminines, Sue est la seule à survivre. Sue, c’est celle qui semble avoir trouvé une position féminine “correcte”, un équilibre entre le déni du corps et la masquarade du corps. Cependant, ce qui pourrait apparaître comme un gimmick facile, un jump-scare étrange dans la maestria horrifique de De Palma, lorsque la main de Carrie sort de la tombe, de l’enfer dans le cauchemra de Sue signifie quelque chose : Carrie, l’image de la sorcière, du monstre féminin est présent de manière archaïque en chacun de nous. La fin du film universalise à travers Sue, la fille “lambda”, la peur du féminin.

Mais qu’en est-il des pouvoirs de Carrie ?
Les pouvoirs de Carrie appuie cette image de la monstruosité féminine, ils donnent forme au récit et appuient son propos. Ce sont les pouvoirs de Carrie qui lui permettent de s’affranchir de sa mère, qui lui permettent d’aller au bal de promo : c’est son désir de féminité normalisée qui prend le dessus sur les interdictions de sa mère. Les pouvoirs de Carrie sont en étroit rapport avec son désir, ils extériorisent la question de la sexualité ; et quand le désir est réprimé par l’humiliation sociale, par cette incapacité à acquérir une position féminine stable et acceptable, le monstre s’exprime.

Ces pouvoirs permettent alors de poser la question : est-ce la répression sexuelle qui rend Carrie monstrueuse (dans sa libération ou dans l’échec de cette libération) ou bien Carrie, comme toutes les sorcières, est un fantasme masculin sur l’horreur féminine, sur l’incompréhension du féminin ?

Tout mon bazar sur la question : http://www.senscritique.com/liste/The_Monstrous_Feminine_regroupement/489011
(et un petit merci solennel à ceux qui, à travers des appréciations et commentaires, ou des discussions plus précises, m'ont donné l'impression que ce travail était digne d'un intérêt autre que le mien !)

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