L’arnaque de notre siècle

Avis sur Casino

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À la question de son vieil ami - “What have you been doing all these years ?” - Noodles ne pouvait répondre, dans Il était une fois en Amérique, que d'une manière purement proustienne : “I’ve been going to bed early…”. Considéré comme mort pendant tant d’années, exclu d’un présent qui se moque pas mal de ses états d’âme, il est dorénavant à la recherche d’un temps perdu, d’une époque où la solidarité comme l’honneur avaient encore un sens, où les amours et les amitiés étaient vraies, où l’Amérique pouvait encore se targuer d’avoir du rêve à vendre et de l’espoir à offrir. Une décennie après, avec Casino, Martin Scorsese reprend le chemin tracé par Leone afin de réaliser lui aussi son film le plus personnel, celui dans lequel il synthétise son cinéma, ses thématiques chéries (grandeur, trahison, lutte du bien et du mal...), et la réflexion que la société US lui inspire : le rêve américain n’est plus qu’une arnaque, Las Vegas en est le symbole.

Et pour bien nous le faire comprendre, il débute son film par un grand coup de bluff – qui n’est pas sans rappeler celui que fit Billy Wilder avec Sunset Boulevard : le film s’ouvre sur la mort du personnage principal, le récit est celui d’une voix-off provenant de l'au-delà. Du moins le croit-on, car Scorsese brouille astucieusement les pistes en nous montrant Sam "Ace" Rothstein bien vivant et en nous faisant entendre les pensées d’autres protagonistes par une voix-off d’outre-tombe (Nicky Santoro, Frank Marino). Mais d’où nous parlent les personnages de Casino ? Du monde des vivants, des morts, ou d’un étrange entre deux, perdu entre Paradis et Enfer, où tout ne serait que simulacre ; la société, le bonheur, et les hommes aussi...

Si elle parsème allègrement toute l’œuvre de Scorsese, c’est dans Casino que la dimension biblique trouve sa plus belle représentation symbolique. Le début du film nous le rappel d’ailleurs, puisque Sam Rothstein, projeté en l’air suite à l’explosion de sa voiture, tombe dans les limbes de Vegas. Ce sublime montage d’ouverture, ciselé par Elaine et Saul Bass sur fond de Passion de Saint-Mathieu de Bach, s’avère être un prologue opératique nous renseignant sur le drame inexorable : le personnage termine sa chute inéluctable dans les flammes qui ont peu à peu recouvert les néons, son supplice s’achève en Enfer. Outre sa valeur prophétique, le générique condense également la trajectoire en arc de cercle que vont connaître les trois protagonistes de l’histoire : élévation, acmé, chute. Qu’il s’agisse de Sam, le prétendument dieu du casino, de sa femme Ginger ou du judas Nicky, ils vont tous penser être au Paradis, ils vont tous être bernés par cette illusion du bonheur terrestre qu’est Las Vegas.

La manière avec laquelle Scorsese filme l’univers de Vegas (la ville, le casino) retranscrit d’ailleurs à merveille le profond vertige des illusions. En s’en rend compte notamment lorsqu’il nous expose, à la faveur d’un remarquable maillage de plans-séquence, la circulation des pots-de-vin qui vont du casino jusqu’à l’épicerie où se réunissent les Parrains. On passe ainsi, dans un même mouvement, de la lumière artificielle à une pénombre bien plus réaliste, d’un modernisme factice à un archaïsme authentique. C'est bien l’usage fait des mouvements de caméra et de l’éclairage qui plonge le spectateur dans une ivresse euphorisante, avant de lui révéler la “supercherie” : l’ombre se cache derrière la surface rutilante, la désillusion est masquée par le mirage de la vie facile.

Plus globalement, ce sont les mythes de l’Eldorado et du rêve américain qui transparaissent en filigrane de Las Vegas. On y retrouve la résurgence de l’histoire des immigrants italiens fuyant la Seconde Guerre Mondiale et venus en Amérique en quête d’un monde meilleur, un monde de tous les possibles. Seulement, la ville est devenue le temple du faux-semblant (les lumières artificielles, les bâtiments extravagants...), de la décadence (manipulation, trafic, meurtre...), d’un vide existentiel maquillé de clinquant et de paillettes. Elle est désormais le symbole d’un monde en perdition : plantée au milieu du désert, sa déshumanisation est telle que ses autochtones n’ont de consistance que les fripes colorées qu’ils portent...

Coupables d’hybris, nos personnages sont ainsi condamnés à un destin tragique : ce sont tous des icônes déchues, de prétendues étoiles ramenées sur terre par leurs pulsions viscérales. Nicky, idéalement interprété par Joe Pesci, ne parvient jamais vraiment à dissimuler sa nature bestiale derrière ses allures de grand gangster. À tel point, d’ailleurs, qu’il terminera en slip, nu avec sa sauvagerie ! Avec lui, la violence crue s’invite à l’écran (le stylo planté dans la gorge, la tête mise dans un étau...), faisant irrémédiablement craqueler le vernis civilisé de cette société fantoche. Lorsque l’on suit Ginger, superbe Sharon Stone, l’effondrement en question prend cette fois-ci une tournure beaucoup plus émouvante : avec elle, c’est aussi bien la figure emblématique de la beauté, de la working girl que de la mère qui se délite dans l’alcool et les larmes. Scorsese en profitera pour faire exploser la sacro-sainte image du couple américain, en laissant judicieusement la violence du ressentiment balayer les clichés : on attache son enfant, on se déchire pour de l’argent, on se noie dans le mépris (souligné notamment par la reprise du thème musical du film de Godard).

Le rêve américain est devenu l’arnaque de notre siècle, nous dit Scorsese. Pour gagner en clairvoyance, il convoque alors les douces vertus de son art chéri, le cinéma bien sûr ! Indéniablement, il y a un véritable lien qui se dessine entre le cinéaste et son personnage principal - campé par son alter ego cinématographique, Robert de Niro : ce sont des observateurs attentifs de leur monde, ce sont des décrypteurs d’images. D’ailleurs, c’est ainsi qu’on nous présente Sam, comme un incroyable clairvoyant, capable de deviner l’issue d’un match de boxe ou d’une course. Pourtant, une fois baigné dans l’univers doré du casino, il semble être gagné par la myopie, ne voyant pas le danger que représente son associé, ni même la cupidité de sa femme. Bien sûr l’analogie avec l’évolution du cinéma hollywoodien est évidente, sans doute trop, comme le souligne avec peu de subtilité la voix-off finale (l’éclosion de véritables parcs d’attractions, d’une industrie privilégiant la rentabilité à la qualité). L'intérêt du film réside plutôt dans l’éloge discret fait au cinéma, lorsque la caméra fait naître le sentiment dans le casino (c’est sur un écran de contrôle qu’apparaît Ginger, l’image de l’amour véritable) ; lorsque Sam, redevenue simple spectateur, endosse de nouveau ses lunettes de clairvoyant.

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