Gouvernance par les nombres et travail déshumanisé

Avis sur Ceux qui travaillent

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Alain Supiot, en s’interrogeant sur la notion de « travail réellement humain », insiste sur la nécessité de remettre l’humain au centre du travail. Le salarié d’abord, par l’amélioration des conditions de travail, mais aussi l’humain en général, en tenant compte des effets sociaux, environnementaux de l’activité économique. Il préconise de sortir de la gouvernance par les nombres, où tout est réduit à des statistiques, pour une approche plus humanisée du travail. Cette préoccupation ressort nettement du premier film d’Antoine Russbach.

Quand on passe ses journées dans les bouquins de droit du travail et de sociologie du travail et qu’on cherche sans cesse à mettre en avant le « travail réel », tel qu’il est exécuté par les salariés et non tel qu’il est prescrit, il y a toujours un peu d’excitation quand un film qui traite du sujet sort en salles. Malheureusement, c’est souvent une déception lorsqu’en plus d’être travailliste, on est cinéphile, car la conciliation des deux mondes n’est pas chose aisée.

Ceux qui travaillent a une chose pour lui : pour une fois, le résultat n’est pas une sorte de docu-fiction qui propose une approche soi-disant objective pour asséner des vérités de façon péremptoire et peu subtile (En Guerre, notamment, dont la fin m’a profondément agacé, La loi du marché, Ressources humaines pour un film plus ancien…), mais un vrai film, du vrai cinéma, qui se focalise sur un personnage intégré dans un milieu donné et propose une « vraie fiction ». Dans ce premier long-métrage, Antoine Russbach donne à voir un rouage (Franck) d’une machine colossale. Si le rouage s’enraye, tout s’arrête et c’est le monde entier qui gueule (où sont mes avocats, mes bananes ? où sont mes fringues ?), l’entreprise qui raque, le salarié qui trinque. Dans cette situation, Franck peut faire ce qu’il veut, du moment que tout fonctionne. Il peut alors être amené à prendre des décisions moralement douteuses pour faire survivre le système, c’est d’ailleurs l’élément déclencheur du film (peut-être un peu extrême mais au moins, le message passe facilement).

Le même modèle est appliqué à la famille. Zéro communication, sauf chez la petite, encore innocente, beaucoup de consommation, et un mot d’ordre qui se dessine au cours du film : fais-ce que tu veux, fais ce qu’il faut, mais que ça n’impacte pas notre mode de vie. De ce système, le travailleur/père de famille ne peut s’échapper, quitte à répéter les mêmes erreurs, encore et encore.

Cette approche permet de créer une véritable empathie pour le personnage de Franck qui, hors de ce contexte, aurait tout du monstre : il fait passer le profit avant la vie des autres, son travail avant sa famille ; alors qu’en réalité, il est une victime, contraint implicitement et sournoisement de commettre ces méfaits pour assurer sa survie dans une machine à broyer, qui offre un avenir à « ceux qui travaillent » et néglige les autres. On distingue, pour reprendre les mots de Simone Weil, « ce qui comptent pour quelque chose » et « ceux qui comptent pour rien ».

La critique est juste, et les excès du scénario ne sont pas gênants. Sur la forme en revanche, Olivier Gourmet, impeccable, surnage mais paraît vite complètement seul tant les autres acteurs peinent à être au niveau. Le film, court, souffre pourtant de nombreuses longueurs, notamment toute la phase « recherche d’emploi » absolument dispensable, vue et revue dans tous les films qui abordent la question du chômage. Certaines scènes se répètent, s’étirent, sans que ce soit justifié par une particulière direction artistique.

En définitive, le résultat est imparfait mais satisfaisant en ce qu’il remplit son objectif, sur le fond, en proposant un tableau très juste du monde du travail actuel. Russbach a du talent et des choses à dire, mais a sans doute besoin d’un peu plus d’expérience derrière la caméra pour franchir un cap supplémentaire.

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