Feu l'artifice

Avis sur Chambre 212

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Il y a quelque chose des Chansons d’amour dans cette Chambre 212, qui retrouve un peu de la magie que Christophe Honoré avait atteinte avec son bel hommage aux comédies musicales de Jacques Demy. Ce n’est pas tant le décor parisien (Chambre 212 quitte rarement la chambre d’hôtel qui donne son titre au film), ni l’importance de la musique (seule Camille Cotttin fredonne brièvement un tube de Barry Manilow), mais plutôt un rapport à l’artifice comme voie d’accès à l’intériorité des personnages et à la vérité de leurs relations, qui rappelle le succès public et critique de 2007.

En termes d’artifices, Chambre 212 ne lésine pas sur les moyens. Presque entièrement tourné en studio, le film se déroule dans deux très beaux intérieurs, entièrement reconstitués : d’une part l’appartement conjugal de Maria et Richard, d’autre part la chambre d’hôtel située de l’autre côté de la rue, où Maria se réfugie après que son mari a découvert l’existence de son amant. De ce premier artifice, Honoré tire une liberté inédite et propose littéralement un « feu d’artifices » qui transporte Chambre 212 dans un réalisme magique du plus bel effet : pluie de cendres sur le lit conjugal, portes qui s’ouvrent toujours plus loin à l’arrière-plan comme dans un tableau de Pieter de Hooch, décors miniaturisés, neige artificielle, etc.

Si le film est sans aucun doute le plus esthétisant et le plus maîtrisé de son réalisateur sur le plan formel, il est aussi le plus drôle de sa filmographie. Il souffle en effet sur Chambre 212 un vent de folie qui n’est pas sans rappeler une certaine forme de vaudeville. Le mot est d’ailleurs prononcé dès la première scène par Chiara Mastroianni, et on ne peut s’empêcher de déceler l’esprit d’un Feydeau dans la théâtralité assumée qui caractérise le film. Les personnages entrent dans le champ comme on entre en scène, en ouvrant grand la porte et en se présentant au public, comme cet irrésistible « sosie » d’Aznavour en veste léopard, censé incarner la Volonté de l’héroïne, ou encore cet amas de jeunes premiers entassés sur le lit de la chambre 212, dont on comprend vite qu’il s’agit de tous les anciens amants de Maria.

Il ne faudrait pas cependant assimiler Chambre 212 à une rupture totale avec le reste de l’œuvre d’Honoré. Si le réalisateur emprunte au vaudeville, c’est pour en livrer une version très personnelle, étrangement douce et mélancolique, presque ouateuse, comme ces textures omniprésentes à l’image : la robe en laine portée par le personnage d’Irène, la moquette de la chambre d’hôtel, le sable de la baie de Somme ou encore la neige qui tombe sur Paris. Les portes, ici, ne claquent pas comme dans le théâtre de boulevard, mais battent dans le vide et en silence, et le film a finalement autant à voir avec la folie de Feydeau qu’avec la mélancolie des Ailes du désir ou la douceur d’Un chant de Noël, le célèbre conte de Dickens auquel on pense parfois ici.

Si l’usage de l’artifice relève assurément d’une forme de continuité dans la filmographie d’Honoré, il est ici débarrassé de ses oripeaux intellectualistes, tous ces petits signes qui continuent de valoir au réalisateur une réputation de cinéaste bobo : regards caméra façon Nouvelle vague, omniprésence des livres à l’écran, dialogues sur-écrits, hommages appuyés à Demy, etc. Dans Chambre 212, au contraire, la surcharge de sens est source de méfiance et d’humour. Les jeux d’onomastique façon Desplechin sont ainsi remplacés par les « fantasmes anthroponymiques » de Maria, irrésistiblement attirée par l’état civil improbable de son amant, Asdrubal Electorat. Le titre du film est une référence exhibée et pleine d’autodérision à l’article 212 du Code civil, selon lequel les époux se doivent fidélité. Quant aux livres, dont les titres, chez Honoré, sont habituellement porteurs de sens, ils sont ici réduits à des noms d’auteurs classés par ordre alphabétique et ne servent qu’à déclencher une dispute entre Maria et Richard.

Avec Chambre 212, Honoré tue en quelque sorte l’artifice dans ce qu’il peut avoir de plus solennel et figé, pour mieux renouer avec une tradition de réalisme magique plus compatible avec l’émotion et la beauté les plus directes. Avec cette façon de quitter l’appartement de « bobo parisien » pour se réfugier quelques mètres plus loin, dans une chambre d’hôtel impersonnelle, le film réalise comme un léger pas de côté, qui n’est sans doute pas étranger à l’impression de fraîcheur et de fluidité que laisse le film à l’issue de la projection. Si le quasi-huis-clos et son sujet très intimiste font de Chambre 212 un objet relativement mineur, le film permet tout de même à Christophe Honoré de renouer avec une certaine ampleur, celle d’un désir qui rythmait déjà Les Chansons d’amour et qui fait vibrer ce nouvel opus d’une énergie particulièrement séduisante. C’est ce désir qu’on retrouve dans le regard final de Maria, accroché à un objet laissé hors-champ et qui pourrait bien être un futur amant et le début d’une nouvelle histoire. Plus que jamais, le réalisme d’Honoré se nourrit de fantasmes et assume son fragile équilibre entre vérité et artifice, pour mieux laisser circuler le sentiment.

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