Une nounou d'enfer

Avis sur Chanson douce

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Le deuxième long-métrage de la jeune réalisatrice Lucie Borleteau, adapté du roman éponyme de Leïla Slimani, prix Goncourt 2016, ne laissera personne indifférent. Présenté en avant-première dans le cadre de l'Arras Film Festival 2019, la jeune actrice-réalisatrice défend son bout de gras comme une chronique moderne de la solitude à mi-chemin entre Le Locataire de Roman Polanski et La Cérémonie de Claude Chabrol. Cette chronique c’est l’histoire d’un jeune couple parisien qui décide de recruter une nounou pour qu’ils puissent se consacrer entièrement à leurs vies professionnelles. C’est donc le point de départ scénaristique qui constitue la base de la construction du monstre. Un thème qui fait écho au récent Joker de Todd Philipps qui œuvre dans un tout autre style, et qui a laissé place à de nombreuses polémiques plus ou moins fondées crées par certains médias, américains notamment. Pour Chanson Douce, tout comme pour Joker, il est nécessaire de rappeler l’ancrage absolu du récit dans la fiction tout en ouvrant quelques brèches de réflexions sur des sujets sociétaux.

Lucie Borleteau s’accorde du temps pour filmer l’intimité d'un jeune couple parisien dont la vie va être chamboulée. Louise, interprétée par Karin Viard, arrive comme un cheveu sur la soupe en dernière minute d’un entretien d’embauche qui s’avérait être infructueux. Dès le début, elle fait forte impression et son tact avec les enfants laisse présager d’une forte expérience dans le domaine en question. Les parents dans la nécessité de recruter rapidement sont impressionnés et tout de suite le spectateur décerne les traits de caractère d’un personnage pragmatique et froid, qui ne parle que dans le besoin absolu. Le temps passe et Louise entre en fonction. Les attitudes maniaco-dépressives de Louise laissent planer un doute qui reste présent en filigrane jusqu’à la scène finale. De quoi est-elle capable ? Quelle est l'histoire derrière cette nounou si atypique ? Ce sont les questions que se posent les spectateurs, seuls témoins consciencieux de ce spectacle. Mais ces témoins ne sont-ils pas aussi complices ? Car les enfants, considérées comme les victimes n’ont pas le recul adéquat pour décerner ces compulsions méticuleuses. Ces questions ouvrent donc sur une autre problématique : qui fragilise ces personnes qui basculent dans la folie ?

À l’instar du plus fin des psychiatres, le spectateur se questionne sur l’origine de cette nounou. L’appartenance sociale ou encore l'éducation semblent expliquer en premier lieu de tels écarts de conduite, puis, peu à peu, on se questionne sur les faits de vie qui ont poussé cette femme dans la spirale. Les écarts de conduite ne montent pas en intensité au fur et à mesure du film mais sont de plus en plus flagrants et irrationnels.

On pense à cette scène qui fait basculer le personnage de Louise définitivement de l’autre côté : quand Karin Viard commence à uriner dans le pot pour bébé devant les enfants.

À partir de ce moment, il est impossible pour le spectateur de se dire que l’issue sera positive. Louise jusqu’alors tiraillée entre deux feux s’est désormais laissée emporter par les tentacules de la maladie qui manipulent ses pensées et ses actes. On pense à l’irréparable. L’acte le plus abominable qu’un être puisse commettre, véritable cri de contestation et de douleur qui dépeint la solitude étouffante qui a transformé la citoyenne lambda en véritable monstre. Le dernier plan du film, un zoom accusateur qui reflète le regard de la réalisatrice sur un possible complice de cet infanticide : un père absent, une mère naïve, vous, moi, une société individualiste de masse…

À la différence du Joker de T. Philipp, l’héroïne de Chanson Douce demeure antipathique. Le spectateur est dans l’impossibilité de s’approprier le personnage et donc d’entamer un processus d’identification sain. C’est ce qui a manqué au Joker, un caractère réellement imprévisible et irrationnel dans l’exécution de ses actes. Et c’est sans doute ce qu’a réussi à faire Lucie Borleteau. Dans Chanson Douce, elle a représenté l’appel à l’aide d’une désabusée rongée par la solitude tout en réalisant un très bon thriller psychologique contemporain. On a l’habitude en France, de voir une quantité de films abordant des sujets sociétaux directement liés avec l’actualité, et qui font complétement l’impasse sur l’esthétique du film et plus généralement sur la forme. Ici, Lucie Borleteau n’oublie pas de faire du cinéma en créant une véritable ambiance à l’aide de la bande son glaçante et dérangeante. Un film complet qui aurait pu pousser le malaise encore un peu plus à mon goût en osant montrer davantage. Chanson Douce c'est aussi le reflet complexe de la condition des citadins face à la tyrannie de l'individualisme.

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