L'oisiveté peut être une fenêtre sur le monde.

Avis sur Charulata

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De tous les films de Satyajit Ray, « Charulata » était son préféré. Si de prime abord il ne génère pas la puissance évocatrice de la trilogie d’Apu sur la précarité de la condition humaine ou ne dépeint pas, à l’image du « Salon de musique » ou de «La grande ville », les tenants et les aboutissants d’une société qui se régénère, « Charulata » est un film à apprivoiser au détour de ses non-dits, et de la précision de sa scénographie. Avec le recul, la position du réalisateur prend tout son sens.

« Charulata » est un film d’intérieur. Dès le début, nous sommes transportés au cœur de grands espaces vides. La première impression qui en ressort est l’oisiveté. Embourgeoisée, Charulata déambule d’une chambre à l’autre à la recherche d’une activité qui enrichira son quotidien morne. À quatre heures précises, elle sermonne un serviteur qui n’a pas apporté le thé au moment attendu. Ce rituel semble organisé pour palier à un ennui profond. Enfermée dans sa tour d’ivoire, Charulata utilise des jumelles pour observer le monde, pour se rapprocher des êtres qui peuplent l’extérieur ; ces actifs qui vaquent à leurs occupations pendant qu’elle, cette spectatrice passive ne conjugue son être qu’au passé ou au futur sans s’accorder avec le présent des nécessités de la vie. À travers les jumelles de Charulata, c’est l’image du spectateur de cinéma qui est renvoyée. Car oui, « Charulata » est aussi, en second tableau, un film sur le 7e art. Comme l’héroïne du film, tout cinéphile est un oisif de la société de divertissement recherchant à travers les affres de personnages fictifs de quoi assécher sa propre soif d’aventure, d’existence qui peut se refuser à lui.

Quelques instants plus tard, nous faisons la connaissance de Bhupati, le mari de Charulata. Lors de sa première apparition, Bhupati croise Charulata sans même se rendre compte de sa présence. Il y a comme un manquement au cœur de cette relation conjugale. Le premier dialogue interviendra au sujet de l’occupation principale du mari. En effet, ce dernier possède, sans nécessité pécuniaire, un journal politique qui occupe la majeur partie de son temps. Le mari se bat constamment contre l’appellation de « riche oisif » qui est habituellement imputée aux personnes de sa condition. Il dépense sans compter pour celle qu’il qualifie comme « sa première épouse » ; c’est-à-dire sa presse à journaux. Peu enthousiaste au sujet de la tenue des comptes, Bhupati sollicite le frère de Charulata pour prendre en charge cette activité annexe. Ce constat est à l’image d’un cinéaste qui est contraint de composer et de s’entourer pour créer et faire vivre sa passion. Je souligne cet aspect car il aura une résonance pour la suite.

Ellipse. Au plan suivant, la belle sœur de Charulata et cette dernière jouent aux cartes. Un jeu qui ennui passablement Charulata. Le manque qui assiège son esprit n’est pas de ceux qui se compensent par un futile jeu de hasard, car c’est d’évasion que rêve Charulata. Dès l’instant où la belle sœur quitte la chambre par un motif prétexte, Charulata s’empare d’un livre. Lentement, son visage s’illumine.
C’est alors qu’une bourrasque soudaine accompagne l’arrivée d’Amal, le cousin de Bhupati. Le vent violent suggère le grand chamboulement que va amener le nouvel arrivant au sein de cette demeure tranquille. S’ensuit un dialogue sous la forme d’une confrontation entre Bhupati et Amal.
En effet, deux conceptions s’opposent à travers ces personnages. Le mari possède les ressources qui ne l’oblige pas à satisfaire un public avide de « faits divers ». Il reste fermement attaché à la critique politique par le biais de son journal, car il juge cela d’utilité publique. Il souhaite faire bouger les choses au plus haut niveau. Son cousin est quant à lui frivole. Il refuse de stabiliser sa situation par un mariage, et fuit dès que Bhupati lui parle de politique. Bhupati se veut le représentant du réalisme politique face à la poétique abstraite qu’affectionne Amal. Le débat se solde par un bras de fer. Bhupati remporte la première manche.

Dorénavant, Amal est sollicité pour inciter Charulata à s’investir dans les arts écrits. Lors de la première conversation sur l’art entre Charulata et Amal, la belle sœur s’endort, désintéressée. Une bulle est crée entre deux rêveurs. La conversation se poursuit dans le jardin, un lieu plus propice à l’exaltation des sens.
S’ensuit, une séquence de balançoire, un sublime hommage au cinéma de l’un des mentor de Satyajit Ray : Renoir et particulièrement à sa « Partie de campagne ».
En quelques plans, Satyajit Ray réussi là où plusieurs réalisateurs de romance ont échoués. Amal est allongé sur le sol, il compose un poème. En retrait, Charulata saisit ses jumelles et l’observe avec pudeur. Amal sent qu’un regard est posé sur lui. Il s’agit de l’un des plus beaux éveils amoureux que le cinéma peut nous offrir. Et il se passe de mots.

Au grand désespoir de Charulata, Bhupati propose un mariage à Amal. Ce dernier remporte la seconde manche en refusant cette proposition assortie d’un alléchant voyage en Europe, la terre des plus hauts dignitaires de l’art.
Amal reste. Charulata est donc invitée à s’investir dans l’écriture.
La première ligne est une souffrance pour l’apprentie écrivain. En s’installant dans le jardin, l’inspiration viendra à l’aide de superpositions d’images dignes de Murnau. Sur le visage de Charulata se superpose ses rêves d’exode, puis une volonté imagée de retour à la racine, vers son village natal. Sur les terres de l’imaginaire, Charulata nous fixe de son regard, elle n’a plus besoin de ses jumelles.

Au dernier acte de cette merveilleuse histoire, un évènement vient bouleverser ce paisible domicile. Comptable dénaturé, le frère de Charulata dérobe une grande part de la caisse dédiée au journal, puis disparaît. Bhupati est au comble du désespoir, toute sa vocation est mise en péril. À l’instar du cinéma, les externalités peuvent contrecarrer, influer, ou même détruire le projet d’un créateur.
Comme à son habitude, Satyajit Ray place la dignité et la grandeur d’âme au premier plan. Pour ne pas enfoncer davantage Bhupati, Amal refrène ses sentiments pour Charulata et quitte le domicile. Une nouvelle bourrasque accompagne son départ.

Après le départ d’Amal, Charulata reprend ses jumelles. Son acuité s’étant voilée, elle contemple à nouveau le monde avec distance. C’est alors qu’une clairvoyance apparaît. Le journal de Bhupati sera repris, mais cette fois en deux parties : les informations politiques en langue anglaise et des textes composés par Charulata en Bengali. Ainsi est envisagée la possible jonction entre le réel et l’imaginaire. L’essence du cinéma, tout simplement. Cet équilibre est précaire, mais le jeu en vaut la chandelle : plus que quiconque, Satyajit Ray est le réalisateur qui aura harmonisé l’exigence politique avec une vision artistique. Un cycle est terminé, la vie reprend comme avant pour le couple, mais pas tout à fait, car comme dans toute œuvre de grande qualité, la nature des rapports entre les individus connaîtra une légère fluctuation favorisant la compréhension entre les êtres.

Au dernier plan, deux mains sont tendues l’une vers l’autre. L’image se fige avant qu’elles n’aient pu entrer en contact. Au cinéma comme ailleurs, la perfection est le but ultime à atteindre. Certains peuvent y approcher au plus près, mais nul ne peut véritablement l’atteindre.

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