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Chez nous, à l'heure où le cinéma français est un peu terne sur les sujets sociaux et politiques souffle un air rafraîchissant. En plus le sujet est actuel, immédiat et donc fort. L'art, dans un contexte politico-social troublé, redevient engagé. On l'a vu lors des Césars et on le voit avec ce film qui est une critique acerbe du Front National et du populisme.

Florian Philipppot s'est empressé d'accuser ce film d'être un film de propagande, opportuniste en pleine période électorale. Les électeurs sont invités à boycotter le film. Serait ce parce qu'il dit des choses justes ? On est tenté de le croire tant le film est réaliste. Seulement voilà cette tentative de censure par le politique des films n'est pas nouvelle. Elle reste tout aussi scandaleuse et idiote qu'il y à 50 ans. Mais c'est quelque part un honneur quand un film politique est rejeté par ses adversaires idéologiques. On se souvient des films sur la guerre d'Algérie, soit censurés soit réduits à une audience minimale. La stratégie du Front National c'est de réduire au silence Chez Nous, tout en lui faisant, paradoxalement, une vraie publicité.

Le film est donc un film de genre, très politique et social, s'inscrivant dans la lignée de Costa Gavras ou de Ken Loach. Ça faisait longtemps, le cinéma francophone n'abordant plus tellement frontalement ces questions si ce n'est au travers du prisme du divertissement et de la comédie mielleuse (Qu'est ce qu'on a fait au Bon Dieu) ou alors c'est rarement et avec une réussite aléatoire (La conquête ou La marche du pouvoir).

Chez nous commence fort par un portrait social terrible et démonstratif. C'est d'ailleurs le défaut qu'on reprochera au film, sa démonstration implacable presque documentaire. Plus une docufiction qu'un vrai film. Nous voilà près de Lens dans une petite ville fictive, au milieu des terrils. Le paysage est de brique, les rues sont mornes et désertes. Derrière la belle photographie se cache le cliché malheureusement vrai d'une région ou la misère social, le chômage et l'abandon sont des réalités. Les commerces ont désertés la ville et la ville meurt à petit feu comme ses habitants.

Pauline est infirmière a domicile. Elle connaît cette ville. Elle gère seule son père malade et ses deux enfants. Elle se coupe en quatre; mère parfaite et dévouée, un modèle. Mais sa vie l'epuise. Le médecin de son père est un vieux briscard du Parti Patriote (dans le film, les noms sont changés). Il lui propose de devenir tête de liste aux municipales. Elle refuse d'abord, mais lentement elle est séduite par les idées du parti, puis par sa volonté de rassembler les Français, les vrais. Puis, Marine, c'est une femme, c'est pas pareil que le père. Marine, qu'elle rencontre d'ailleurs, très sympathique, très conciliante, pour mobiliser ses troupes. André Dussolier est très convaincant dans son rôle de vieux notable aux relents fascistes, de politicien habile et machiavélique. Il est à contre-courant de ses rôles habituels. Pauline découvre vite les rouages de la politique, et les lambris des beaux discours et des belles promesses qui se fardent. Car pour Lucas Belvaux, le réalisateur, le Front National est un parti comme les autres, combinard, cynique, démagogique mais qui possède une particularité, un passé douteux. "La stratégie change, mais le but non" dira Dussolier a un membre d'une branche extrême du Front. Derrière le nouveau discours polisé et rassembleur, le fascisme rampant demeure, comme l'ADN, les racines du parti. On découvre ainsi les communicants, les stratèges, les gardes du corps, les dissidents, les électeurs, les opposants, des catégories type de population, des personnages aux traits définis, presque caricaturaux.

Le film contrairement à ce que disent les critiques, notamment des gens du Nord Pas de Calais, ne dresse pas un portrait à charge des électeurs qu'ils montrent au contraire comme des personnes en détresse ou aux situations complexes. Le film dénonce le parti, la machine et les idées mais il n'attaque jamais les nordistes qui votent pour le front. Au mieux il se veut compréhensif, au travers de son héroïne, au pire il les traite de naïfs, rien de plus. C'est une critique politique, pas sociale.

Le film est quasi documentaire. Et c'est cela qui peut gêner tant la démonstration est implacable. L'histoire particulière de Pauline n'est qu'un prétexte. Elle s'inscrit dans une analyse acérée du phénomène populiste. La romance est évacuée, à la fin, maladroitement, abruptement, comme avalée par une réalité plus forte qu'elle, la dureté de la politique, cette politique qui emporte des vies. Car Pauline renoncera à son engagement, traquée, harcelée, face à elle-même, n'osant plus se voir en face. La dimension sociale, l'altruisme s'efface, au profit de l'ambition personnelle, de la guerre des egos, des manoeuvres politiques. Les électeurs, au final, on ne les voit plus. La misère, elle s'oublie. Le jeu du pouvoir, lui, vampirise, au FN, comme ailleurs. Le film passe du brûlot social à la démonstration politique, vampirisé par son propre sujet il oublie les électeurs pour se concentrer sur les obscures combines d'un parti politique.

Tantôt maladroit ou trop démonstratif, le film oublie parfois d'en être un mais il a un mérite que peu aujourd'hui ont, rentrer frontalement dans le sujet du Front National, refusant sa banalisation, sa normalisation. Il fait ce que nos politiques ne font pas. C'est un film qui a des couilles, et c'est suffisament rare pour le signaler. Philippot peut bien dénoncer le film, c'est trop tard. Sa stratégie entière y est dévoilée, il y fait tomber le masque. Reste que le portrait de cette France séduite - et on le comprend - par les paroles sirupeuses d'un parti politique fait écho à la triste réalité des urnes et que le film ne prêchera que des convaincus. La France frontiste, sauf exceptions, ne le verra pas, par peur sans doute d'y observer les paradoxes de sa propre condition.

Tom_Ab
7
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il y a 5 ans

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2 commentaires

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Moizi
1
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