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"Un cinéma-mensonges et ces mensonges, par un hasard singulier, sont plus vrais que la vérité."

Avis sur Chronique d'un été

Avatar Morrinson
Critique publiée par le

Jean Rouch peut parfois être agaçant dans sa façon d'aborder des sujets d'ordre anthropologique, dans le documentaire comme dans la fiction, notamment à travers le recours fréquent à la voix off pour délivrer divers commentaires ou explications. Le dispositif à l'origine de Chronique d'un été, pensé avec une composante sociologique via la présence d'Edgar Morin et dans une forme sensiblement différente de nombre de ses œuvres, court-circuite assez vite l'appréhension que l'on peut nourrir au début du film. Pendant l'été 1960, c'est presque sous la forme d'un jeu que le chercheur au CNRS et l'ethnologue vadrouilleur se rejoignent sur un objet de cinéma avec en guise de hors-d'œuvre une question posée dans les rues de Paris : "êtes-vous heureux ?" De cette question se transformant en "comment vous débrouillez-vous avec la vie ?", et de son florilège de réponses colorées, découlera une série de discussions, entre la captation du réel sur le vif et la mise en scène scriptée.

Il y a tout d'abord le contenu à proprement parler de ces discussions, émanant d'un ouvrier, d'un étudiant, d'un passant quelconque ou d'une ancienne déportée. Certaines digressions peuvent indifférer, d'autres prendre aux tripes : le témoignage de l'ouvrier sur l'aliénation par le travail, sa description de l'enfermement dans l'usine et d'une sorte de dépossession de soi est non seulement émouvante mais elle est en outre d'une étrange actualité (là où on ne s'y attendait pas forcément), 55 ans plus tard. Les dialogues partent d'un peu partout, entre l'avis personnel sur un fait historique comme la guerre d'Algérie et la confession très intime sur sa propre existence, dressant de manière aussi chaotique qu'indirecte un portrait singulier de la France du début des années 60.

Au-delà de ces considérations thématiques, Chronique d'un été questionne assez directement la notion de vérité au cinéma, délimitant à cette occasion le cinéma-direct et le cinéma-vérité. Si certaines séquences peuvent apporter une certaine lourdeur dans leur artificialité (apparente), comme la marche d'une femme sur la Place de la Concorde alors qu'elle évoque des souvenirs des camps de concentration, Jean Rouch apporte une réponse très herzogienne à la question de la représentativité et de l'authenticité : ce serait selon lui "un cinéma-mensonges et ces mensonges, par un hasard singulier, sont plus vrais que la vérité". Cette difficulté de retranscrire le réel s'illustre également du côté de l'interprétation, à travers le travail propre à l'acteur et à la direction d'acteur : il existe de manière implicite une sorte de norme, un réalisme jugé correct, et à partir de là autant d'écarts variés à la norme, entre cabotinage et exhibitionnisme.

Voilà ce qu'en disait Herzog lui-même :


« You should bear in mind that almost all my documentaries are feature films in disguise. Because I stylize, I invent, there’s a lot of fantasy in it—not for creating a fraud, but exactly the contrary, to create a deeper form of truth, which is not fact-related. Facts hardly ever give you any truth, and that’s a mistake of cinéma-vérité, because they always postulate it as if facts would constitute truth. »

Chronique d'un été présente en guise d'épilogue une captation d'une séance de commentaires post-projection entre les principaux acteurs et les deux réalisateurs : encore une fois se pose la question de la mise en scène et de l'instant capté en vol. Et la discussion entre Rouch et Morin qui clôt le film, autour des difficultés de retranscrire le réel fidèlement, sans que les intentions ne soient dévoyées, en soulignant la nécessité de montrer les choses différemment pour qu'elles soient reçues comme elles devraient l'être : mise en scène ou non ? De la même façon, on en vient à douter de l'authenticité de la scène où une relation d'amitié se noue sur des marches d'escalier entre Angelo et Landry. Au-delà de son style très volontairement bariolé, hybride, ni totalement fiction, ni totalement documentaire, le film conserve indépendamment de toutes ces considérations sa dimension de témoignage d'une époque : voilà encore une réception différente du message envoyé à l'origine, indépendamment des intentions des auteurs, que la dissection réflexive des deux dernières séquences n'aura pas su anticiper.

http://www.je-mattarde.com/index.php?post/Chronique-d-un-ete-de-Jean-Rouch-et-Edgar-Morin-1961

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