Le Schindler chinois

Avis sur City of Life and Death

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Nanjing, Nanjing est un film chinois, un exercice de « mémoire » comme on les aime tant nous autres les civilisés repentants. Le film fait le portrait du massacre de Nankin, le sac de l’ancienne capitale chinoise lors de l’invasion japonaise du pays en 1937.

Au cinéma, il n’y a pas de bon ni de mauvais sujet. Que l’on parle du plus grand massacre de tous les temps ou de l’arthrite d’un grand père, le thème n’est jamais un indicateur de qualité. C’est souvent ce qu’oublient certains réalisateurs qui filment en cascade toute l’horreur d’exactions historiques en noir et blanc et dont l’immense majorité des critiques commentent ensuite les œuvres avec une admiration inévitable. Il y a avait de quoi avoir peur face à ce film chinois, à cause de ce que je viens d’énoncer, mais aussi en connaissance de deux autres choses. Tout d’abord, en Chine, quoi qu’on en dise, il n’existe pas de liberté de création et les projets de films nationaux sont tous soumis à la censure de l’unique organe de production du pays. Les scripts sont relus et approuvés par le parti. Ensuite, de manière plus générale, les films de guerre ou de génocide réalisés par les descendants des vainqueurs sont rarement des chefs d’œuvre. On y décèle souvent des accès de pathos et une complaisance à mettre en scène le sadisme diabolique des ennemis d’hier. Nanjing, Nanjing ne fait pas exception et l’on ressent au visionnage tous les écueils que je viens de recenser ici.

Nanjing, Nanjing, c’est deux heures de meurtres, d’assassinats massifs et de viols collectifs. L’ensemble est filmé à la Spielberg, c'est-à-dire à grand renfort de violons et de compositions pathétiques. Par exemple, quand Lu Chuan filme un peloton d’exécution, il filme dans un religieux silence les visages flegmatiques des héros chinois qui s’apprêtent à mourir, et la couarde panique des assassins japonais d’en face, avant de laisser exploser les violons, la musique mystifiante, caressant le ferme visage de la population chinoise criant « longue vie à la Chine » face aux baïonnettes. On est ici dans la langue hollywoodienne classique : les massacrés sont filmés en gros (voire très gros) plan dans toute leur humanité, et les agresseurs comme une masse informe dans le brouillard lointain.

Bien évidemment, je ne nie pas la véracité des événements rapportés, je pense simplement que le fait de réaliser en prenant le parti d’épouser la chair et les tremblements des victimes, dans une empathie totale avec nos parents, ne produit pas un bon film, mais un autel pour se recueillir. Il existe un « décalque Schindler », une stylistique simpliste, émotionnelle qui peut être transposée à n’importe quel sujet de drame collectif. Le décalque Schindler peut être appliqué au massacre de Nankin, mais peut l’être également à la guerre d’Algérie, du Vietnam ou des attentats du 11 septembre (déjà fait, et de multiples fois). Pas besoin d’un réalisateur de talent, ni d’un script original : simplement d’un scénario qui compile efficacement toutes les horreurs recensés lors de l’événement, d’un artisan-réalisateur qui manie le langage hollywoodien typique et d’un bon chef-op capable de vous esthétiser l’ensemble...

Comme beaucoup de films actuels sur le sujet, Nanjing, Nanjing prend soin d’éviter le manichéisme total en glissant quelques bonnes âmes sensibles (Kadokawa) au sein des hordes de japonais sadiques, ce qui renforce encore un peu plus la lourdeur de la démonstration. Il est d’ailleurs amusant de constater que cette pincée de subtilité n’a pas plu à certains spectateurs chinois qui ont rejeté le film pour avoir trop « humanisé » certains japonais.

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