L'effet magique de Cléo

Avis sur Cléo de 5 à 7

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Vue et revue dix fois peut-être, l’errance à la fois solitaire et entourée de Cléo, qui se termine par une rencontre qui est, et surtout sera peut-être importante dans sa vie et s’achève dans les grands jardins de l’hôpital de La Salpêtrière sur le beau visage classique de Corinne Marchand et sa voix off : "Il me semble que je n’ai plus peur. Il me semble que je suis heureuse", vue dix fois, donc, cette promenade anxieuse m’apparaît à chaque projection comme un film étonnamment moderne, en rien artificiel, alors que nombre de ses dialogues, volontairement un peu faux, donnent pourtant un son très vrai.

C’est sans doute qu’Agnès Varda ne s’est pas contentée le moins du monde d’emprunter les théorisations extrêmes de la Nouvelle Vague ou de céder à sa Vulgate, mais a mis bien de la chair et de l’émotion dans ce film bref (1h25) qui reconstitue, à quelques minutes près, la fin d’après-midi d’une jeune chanteuse dont la notoriété commence à peine, qui a un bel amant qui l’entretient sans trop en exiger (José Luis de Villalonga, mort l’été dernier, aussi beau que dans Les amants), une camériste superstitieuse et suractive (Dominique Davray, glorieuse Madame Mado des Tontons flingueurs) et une amie ravissante, modèle nu dans une académie de sculpture de Montparnasse (Dorothée Blank, dont on aurait aimé revoir plus souvent la gracieuse chute de reins).

A cinq heures, Cléo est sortie de chez la cartomancienne qu’elle est venue consulter ; elle craint d’avoir un cancer ; elle aura les analyses et verra son médecin à sept heures. Tout se passe donc dans ces deux heures de début d’été sous l’anxiété d’une menace entrecoupée de moments de coquetterie, de préoccupations d’avenir, de rires avec les deux artistes un peu burlesques qui viennent à domicile lui proposer de nouvelles chansons, un compositeur (Michel Legrand) et un parolier (Serge Korber) …

Engagé rue de Rivoli, le film passe sur la rive gauche, à Montparnasse, où habite Cléo, rue Huyghens, où son amie Dorothée pose nue (rue Delambre ? rue de la Grande Chaumière ?), s’engage dans le parc Montsouris où Cléo va rencontrer Antoine (Antoine Bourseiller), cingle vers l’Est, la place d’Italie, pour s’achever, donc, dans le grand parc de La Salpêtrière ; eh bien on a rarement aussi bien et tendrement filmé Paris, un Paris formidablement identique à lui-même et aussi beau qu’aujourd’hui, et un Paris aussi, pourtant, absolument disparu, le Paris des monuments uniment noirs de suie, avant les salutaires injonctions d’André Malraux, un Paris à enseignes disparues pour toujours ("Le Palais du Tergal", ou "Rivoli-Deuil", une horlogerie, une grande chapellerie), un Paris saisi au vif avec des tas de clins d’œil magnifiques (pendant que Cléo essaye un chapeau passe, de l’autre côté de la vitrine du magasin, la Garde républicaine à cheval…). Paris de visages et de regards, de conversations happées par un micro curieux – mais jamais indiscret – d’émissions de radio qui annoncent le proche départ d’un Tour de France où l’on n’était dopé que dans le consensus général, et sans la vertueuse indignation de maintenant (1962 : troisième victoire de l’immense Jacques Anquetil !) ; Paris à la fois plus mélangé et plus homogène qu’aujourd’hui, Paris des Parisiens…

L’extrême qualité de ce film tient aussi sans doute à deux éléments majeurs : la musique, plus réussie encore que de coutume, d’une très grande variété mélodique et rythmique de Michel Legrand et la parfaite beauté classique de Corinne Marchand, qui fut Cléo, et le fut tellement qu’elle ne fit jamais plus grand chose et qu’on fut tout surpris de la retrouver, en 1994, empâtée et assoupie dans Le parfum d’Yvonne de Patrice Leconte…

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