"What kind of convenience store do you run here ?"

Avis sur Clerks, les employés modèles

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Aujourd'hui, c’est le 20ème anniversaire de la sortie aux Etats-Unis du film culte Clerks. Je l’ai revu pour l’occasion, et pourtant d’habitude je ne suis pas du genre à célébrer ce genre de choses, ces dates ayant au final peu de signification, mais Clerks est un cas spécial, c’est un film qui résonne en moi de façon particulière.
J’ai découvert le film quand j’avais 15 ans. Ce jour de mars 2007, je traînais dans le coin des magasins Album et Pulp’s avec un ami. Avec le peu d’argent que j’avais, j’aurais pu, comme lui, craquer pour une figurine Sin city, mais non, étrangement j’ai préféré payer 10€ le DVD d’un film à propos duquel j’avais le souvenir vague d’avoir lu du bien, quelque part, sur internet.
C’était une édition avec uniquement la VF, même pas pourvue d’un menu. Je l’aurais su avant de payer, j’aurais sûrement gardé mon argent pour autre chose. Mais j’ai acheté Clerks, et cet achat est un de ces actes qui a, dans une certaine mesure, changé ma vie. Ouais, moi des films changent ma vie, allez lire ma critique de Shaun of the dead.
J’ai vu ce long-métrage le soir-même. Et l’ai revu dès le lendemain.

Le pitch de Clerks n’est pourtant pas des plus enthousiasmants : la journée de Dante, caissier d’une épicerie. Et de son ami Randall, qui travaille au video-club d’à côté. Voilà. Quand je résume le film ainsi lorsque je le conseille à quelqu’un, je précise tout de même après que Clerks, c’est génial. Ca a été tourné avec très peu de moyens, mais ce qui a fait son succès, c’est que tout repose sur la qualité des dialogues.
Kevin Smith aurait eu un vrai budget, Clerks n’aurait pas été aussi bon. D’ailleurs aucun de ses autres films depuis ne l’a égalé, en raison de la plus grande facilité à passer de l’écriture au tournage, le script n’ayant alors pas le même temps de maturation que quand Smith était un inconnu total.
Auparavant Smith travaillait dans cette épicerie où a été tourné Clerks, et c’est pour passer le temps qu’il a écrit son script. On l’imagine aisément retravailler son scénario, et dans le produit fini transparaît l’application de quelqu’un qui voulait désespérément percer dans le cinéma et s’extirper de cette situation-même qui est celle de ses personnages dans le film.
Sur 1h30, on ne s’ennuie jamais, la journée de Dante et Randall étant très remplie. C’est un condensé de tout ce que Kevin Smith a pu vivre ou ressentir pendant des années à travailler derrière son comptoir.

J’adore les comédies à la Anchorman qui se basent sur l’improvisation et l’absurde poussé à l’extrême, mais je préfèrerai toujours Clerks, qui a le mérite de me faire tout autant éclater de rire avec des dialogues travaillés. Il y a tant de conversations et d’histoires hilarantes, et il faut noter le talent de Smith pour la construction des dialogues, la façon dont il passe avec fluidité d’un sujet à un autre, de la conversation entre Dante et Veronica derrière le comptoir au gag des 37 fellations par exemple, rendant les échanges dynamiques et assez crédibles.
Et le langage soutenu de chaque personnage rend les répliques encore plus décalées ; Randall a beau avoir la mentalité d’un troll sur internet, il choisit bien ses mots.
La réussite des scènes doit quand même beaucoup au jeu des acteurs, des amateurs pour certains mais qui sont quand même très justes… et que je regrette de ne pas avoir revus dans d’autres films (Olaf le Russe métalleux n’est apparu que dans un autre film, français : "La bande du drugstore"… un jour j’aimerais bien savoir pourquoi/comment).
En plus des dialogues savoureux, il y a tout un tas de situations atypiques mais ancrées dans le réel, réunies en une journée, à la fois amusantes et captivantes par leur véracité supposée. Elles ont le charme du vécu, d’anecdotes que pourrait nous conter un employé à propos de moments insolites qu’il a connu.
Mais il y a même de l’intérêt rien que dans le récit de détails amusants que Smith a dû remarquer à force de bosser derrière la caisse, par rapport aux types de clients, leurs questions débiles, et l’analyse de leurs comportements ("Theoretically, people see money on the counter and nobody around, they think they're being watched.").
De façon plus générale, il y a des conversations fascinantes sur les rapports de couple, Star wars, ou encore… la pratique de la "boule de neige".
D’ailleurs concernant la scène de discussion sur Star wars, Randall y évoque ce qui le dérange dans Le retour du jedi, et à mon avis Kevin Smith a fait exprès de susciter à son tour, dans cette scène, le même type d’interrogation chez le spectateur par rapport à un problème moral que les personnages ne relèvent même pas : comme Randall dans le film qui s’inquiète pour les ouvriers de l’Etoile Noire, j’ai toujours été incommodé par le personnage du couvreur avec qui il dialogue, qui a plus ou moins mené un de ses amis à la mort, quand on y pense.
De nouvelles choses apparaissent lors d’une seconde lecture du film, c’est le cas aussi quand on réfléchit à la relation entre Dante et son ex, Veronica : tout indique que la reprise de leur relation passée sera vouée à l’échec, même si Dante refuse de le voir.
Clerks fait rire une bonne partie du temps, mais le film parvient quand même à aborder certains de ses thèmes avec sérieux, comme cette obsession de Dante pour son ex. Je remarque d’ailleurs lors de mon revisionnage d’aujourd’hui que le triangle amoureux représenté ici, et surtout l’issue des problèmes qui y sont liés, ne trouve d’équivalent dans aucune autre comédie, où ce type de sujet est généralement traité avec bien plus de légèreté et de simplicité.

Clerks se différencie également car ses discussions peuvent aussi bien être drôles que comporter des propos pertinents. Je pense à ce que dit Randall sur le fait que son comportement n’est pas dicté par son statut (qu’on soit d’accord avec ce qu’il dise ou non), et aussi son discours de motivation pour que Dante prenne sa vie en main, ou en d’autres termes "shit or get off the pot".
Ces longues discussions et ces monologues, si bien formulés, ne sont pas réalistes, non, mais elles sont dotées d’un fond.
Justement, par rapport à ce que dit Randall à son collègue, Clerks étant un film qui compte beaucoup pour moi, aujourd’hui je trouve qu’il s’agit d’une bonne source de motivation pour aller de l’avant. Pour éviter d’être comme Dante et Randall. Car ils ont beau être attachants, Kevin Smith décrit tout de même deux éternels losers, dont l’un préfère le confort de sa situation, pourtant médiocre, au changement.
EDIT 24/11/2017 : J’ai beau être fan de Clerks depuis longtemps, je me rends compte aujourd’hui seulement de sa profondeur insoupçonnée, maintenant que je me retrouve dans une situation plus ou moins semblable à celle de Dante : je reste dans le confort d’un boulot qui ne me plaît pas (mais dans lequel mon travail est apprécié). Le film soulève un très bon questionnement : faut-il nécessairement se plaindre, tel Dante, d’un emploi qu’on n’aime pas, ou voir les choses comme Randall, qui se plaît dans une situation qui n’est pas idéale, mais comporte ses avantages ?
J’ai désormais peur de devenir comme les héros d’un de mes films favoris.
Face à une fiction, j’ai remarqué qu’il n’est pas rare qu’on porte un jugement négatif sur un personnage, en posant une distance avec soi-même qui empêche de se rendre compte qu’on n’est des fois pas si différent. J’ai déjà vu la même chose survenir avec George McFly dans Retour vers le futur : il est apparent à tous qu’il est risible que le personnage refuse catégoriquement de montrer ses œuvres, et pourtant, combien de gens j’ai vu en faire de même…
Je me demande maintenant si Dante et Randall sont réellement des losers, ou juste un reflet honnête de la réalité ?

Les deux personnages les plus marquants toutefois, ce sont Jay & Silent Bob, les dealers du coin, devenus des icônes au fil de leurs apparitions dans les réalisations de Smith.
Je ne sais trop comment, mais avant même de voir Clerks, je les connaissais… un peu de la même façon que je savais qui était Kenny avant même d’avoir vu un seul épisode de South park.

Je pense qu’une autre des raisons de mon attachement pour Clerks, c’est son ambiance particulière. Kevin Smith ne pouvant tourner que la nuit dans l’épicerie, dans le film les volets restent fermés pour dissimuler l’heure qu’il est réellement, et les personnages sortent très peu du magasin… chose qui, pour moi, joue encore en la faveur de Clerks. Le fait que tout se passe en une seule journée et quasiment dans un seul lieu donne un sentiment de proximité avec les personnages, l’impression de tout vivre à leurs côtés. A la fin de Clerks, j’ai eu le même ressenti qu’à la fin de Breakfast club (une des influences de Smith, justement) : la légère déception de quitter ces personnages, et l’envie de savoir ce qui allait survenir le lendemain.
Le superbe choix de la BO participe aussi à l’ambiance du film ; la plupart des musiques ont été rajoutées après le premier montage, quand Miramax a donné un budget spécialement pour combler le vide sonore, mais j’ai maintenant du mal à imaginer Clerks sans, tant les chansons font partie de son identité.

J’avais lu une critique de Red state où l’on disait que Kevin Smith est cette personne à qui on pardonne tout pour le remercier d’avoir fait Clerks ; je trouve ça très juste, me concernant (même si je n'ai pas grand chose à lui pardonner).
Clerks est ce film que j’ai cherché à faire découvrir à pleins de gens, c’est ce film pour lequel je pourrais faire un commentaire audio tant au fil des années j’ai, avec plaisir, retenu des informations sur ses coulisses, ce film qui m’avait donné envie de bosser dans un vidéo club (j’étais jeune, je me rendais pas compte à quel point c’était une idée à la con), mais aussi de me lancer dans le cinéma. Je me disais "Si Kevin Smith a pu faire un film avec ses propres moyens, pourquoi pas moi ? Tarantino aussi bossait dans un vidéoclub". (Bon, là aussi, la raison m’est revenue ensuite).
Mais surtout, c’est ce film qui me fait éclater de rire et me met toujours autant de bonne humeur, 7 ans après que je l’aie découvert.

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