Danse macabre pour une France à l'agonie

Avis sur Climax

Avatar Film Exposure
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« Vous avez méprisé Seul contre tous, haï Irréversible, exécré Enter the Void, maudit Love ; venez fêter Climax ». Ainsi nous invite Gaspar Noé sur l’affiche de son nouveau film, sourire aux lèvres et verre de sangria à la main. La découverte de chacune de ses réalisations mélange excitation et appréhension. Au contraire de Love, très peu de choses avaient filtré sur Climax avant sa présentation en première mondiale à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes, ce dimanche matin. Tout juste savait-on qu’il s’agissait de danse, de drogue, et de vinyles. La surprise est donc quasi-totale, le résultat impressionnant et éminemment politique. Ça tombe plutôt bien, Gaspar Noé n’étant jamais aussi bon que lorsqu’il ausculte les plaies de son pays d’adoption.

C’est presque une habitude chez Gaspar Noé ; Climax commence par ce qu’on devine être la fin. Une jeune femme en sang se traine dans la neige, filmée de loin, en plongée. Pas question ici d’espérer un dénouement positif. Pourtant, les extraits de casting qui apparaissent ensuite sur un vieil écran cathodique entouré des VHS et des livres de chevet du réalisateur (de Suspiria à Angst en passant par Vibroboy et La maman et la putain) traduisent une insouciance joyeuse. Des jeunes danseurs font part de leur motivation à rejoindre une troupe parisienne qui monte une tournée américaine. Nous sommes en 1996, un carton nous précise que le récit s’inspire de faits courants pour la période. C’est dans une salle de fête type hangar que nous retrouvons en chair et en os l’ensemble des jeunes danseurs. Un modeste buffet, chips et sangria, est là pour fêter la dernière répétition. Derrière la scène, un immense rideau de paillettes aux couleurs de la France. Commence alors un long plan-séquence virtuose. Une suite de lents travellings arrières et avants, ponctués de mouvements de grue pour saisir la maîtrise des danseurs en plongée totale et suivie d’un cheminement tortueux entre les différents membres de la troupe enfin dispersée. La chorégraphie, rythmée par Supernature de Cerrone, subjugue. Le décors est planté ; nous ne sortirons plus du bâtiment le temps d’une transe de plus d’une heure.

Le geste le plus maîtrisé est celui qui transmet la plus grande impression de simplicité. Sur ce point, Gaspar Noé et son fidèle chef-opérateur Benoît Debie (qui ont tourné Climax en 15 jours seulement) délivrent une leçon assommant toute concurrence dans le cinéma français actuel. Semblant libérée de toute contrainte, leur caméra virevolte, s’élève, tombe en piqué, pivote avec une fluidité et une pertinence délirantes. Cette liberté est permise par l’abandon de la (parfois pénible) subjectivité dans laquelle on redoutait que le réalisateur s’enferme après Enter the Void et l’expérience 3D de Love. Nous permettant de retrouver notre place de spectateur – et non plus de victime –, Noé signe ainsi un retour à une certaine modestie bienvenue.

1996, à l’époque la France n’est pas encore championne du monde. Jacques Chirac et sa saine politique internationale vient d’être élu Président de la République pour la première fois. Le rêve européen n’a pas encore de plomb dans l’aile. Le modèle « black, blanc, beurre » est à son apogée. La joyeuse frénésie qui parcourt cette troupe de danseurs métissée témoigne de cet optimisme de fin de siècle. « Un film français et fier de l’être » nous annonce un carton introductif. Pourtant, suivant un palpitant crescendo, les évènements vont irréversiblement dégénérer. Après la danse inaugurale, les discussions laissent déjà deviner une menace. Alors qu’ils parlent grassement (et longuement) de sodomie et de relations sexuelles forcées (« Tu lui montres ! Même si elle ne veut pas. Tu la gifles ! »), deux danseurs noirs s’inquiètent de l’histoire du lieu : « Ils ont dû faire des trucs bizarres ici… Genre sacrifices, des trucs de sectes. » La source du trouble est clairement identifiée, c’est le drapeau suspendu au fond de la salle qui les met « mal à l’aise ».

Après 50 minutes de film, les crédits surviennent et ouvrent la face B de Climax. Quelque chose dans la sangria passe mal. Forcément, on commence par accuser le magrébin musulman d’avoir chargé la boisson avec de la drogue dure, puisqu’il n’y a pas touché. On s’en prend ensuite à la « pute » qui se dit enceinte. Les joyeux drilles se transforment en bêtes sadiques, et la gaîté métissée en cauchemar communautaire ultraviolent. « Vivre est une impossibilité collective », assène un carton alors que David, le tombeur de la bande, se fait tabasser et tatouer une swastika sur le front par les danseurs noirs. En quelques minutes, le modèle « black, blanc, beurre » gît dans une marre de sang. Là où la caméra faisait preuve d’une précision chirurgicale, elle commence à vaciller avec les personnages qui titubent pour finalement – et littéralement – filmer l’endroit à l’envers. C’est désormais le reflet inversé de la troupe joyeuse qui se dessine, en mode pasolinien. Tout le monde s’enferme dans un délire, qu’il soit paranoïaque, violent ou autiste. Pour certains, la danse se transforme en exercice de contorsionniste monstrueux.

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