La dictature du réel

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La fiction permet de sublimer le réel

Le coup de génie du film c'est qu'il est composé de l'alternance de deux types de séquences :

  • Des séquences "documentaires"

Où l'on suit le (vrai) procès d'un type qui a escroqué une famille en se faisant passer pour un réalisateur iranien (Makhmalbaf). Les plaignants accusent le type de les avoir abusés dans le but de cambrioler leur maison. Le défendeur rétorque qu'il ne l'a fait que parce qu'il s'était pris au jeu d'être un grand réalisateur, et qu'il n'arrivait plus à s'en défaire.

  • Des séquences fictionnelles

Où ces mêmes protagonistes du documentaire, jouent leurs propres rôles d'escroc et d'escroqués pour illustrer les faits du procès :

  1. La rencontre entre la mère de famille et l'escroc dans le bus
  2. L'arrivée de l'escroc dans la maison familiale, et ses rapports avec les fils, et le mari
  3. La création d'une relation de confiance
  4. L'arrestation lorsqu'il a fini par être confondu

Vous imaginez l'ampleur de ce délire WTF ?
Des gens qui vivent vraiment, réellement, un procès en Iran (et donc ça rigole vraiment pas), et qui s'accordent par la suite avec un réalisateur pour reconstituer les scènes de leur propre vie ?

Kiarostami qui commet le sacrilège de fausser la vraie vie de bonnes gens qui n'ont rien demandé à personne, en faussant leurs témoignages par le simple fait d'adjoindre à ces séquences de procès, des séquences de fiction, sans la moindre frontière apparente.

Vous imaginez la compromission de ces gens qui prennent le risque de se décrédibiliser en acceptant de rejouer leur propre vie ?
Pourquoi ne pas se contenter du procès ?
Pourquoi sacrifier le réel ?
Pourquoi ne pas laisser au montage, les témoignages verbaux des protagonistes au juge, afin de permettre au spectateur de s'imaginer les scènes, plutôt que de les lui faire voir directement par l'intermédiaire de l'artifice. Cela aurait permis de préserver leur sincérité, la véracité de leur témoignage, plutôt que de les pousser vulgairement à JOUER !

A REJOUER LEUR PROPRE VIE !

Quel scandale votre honneur.

Emmanuelle Bercot , éminente représentante d'un cinéma naturaliste français sclérosé,et se complaîsant dans la copie servile et parfaitement idiote du réel, vient de faire une syncope à l'énoncé de cette terrible idée.

Elle, expliquant dans une interview avec l'inénarrable Laurent Weil, qu'elle cherchait à tout prix à faire vrai. A faire REEL. Et qu'elle hésitait énormément à caster des acteurs connus (Catherine Deneuve, Benoît Magimel, Sara Forestier), pour interpréter des rôles de la vie de tous les jours (une juge d'instruction, des parents désoeuvrés).
Elle avait peur que les spectateurs n'y croient pas.
Mais elle avait fait des efforts, elle avait bien dérangé le bureau de Deneuve avec plein de bloc-notes et de taille-crayons usagés, Deneuve qui ne ne jouait pas, mais parlait naturellement, comme une vraie juge sur laquelle pèse douloureusement le poids de plusieurs années de souffrance.

Et elle était contente du résultat, malgré l'appréhension initiale. Elle était ainsi parvenue à concrétiser son unique proposition de cinéma : copier le réel. Sans savoir que plus on copie le réel, et plus on sonne faux, et que personne ne croira jamais en la sincérité de sa pauvre Catherine Deneuve, quand bien même elle se donnerait tout le mal du monde pour qu'on marche.

Ce constat est d'une accablante tristesse, quand on pense que dès les années 50, Fellini avait déjà compris que le néoréalisme ne rimait à rien, et que la représentation "objective" de la réalité était manifestement insuffisante.

Pour représenter le réel, il fallait aussi prendre en compte les personnages, leurs subjectivités, leurs passions, et même leurs rêves, avec tout ce que cela comporte d'illogique, et de fou. Le réel, dépasse largement les clichés d'un cinéma social représentant des quotidiens plans-plans, enfermant leurs personnages dans des cases et rôles fonction, afin surtout de déguiser un manque patent d'imaginaire et de vision.

Je suis un pauvre, je suis malheureux, et je veux du boulot ! Point.

Haro sur les ayatollah du réel

Close-up tire sa force de cette combinaison entre outils de la fiction et documentaire.
Le documentaire en soi est intéressant, les témoignages des protagonistes sont forts, passionnants.
Le personnage principal est même fascinant, assez insaisissable, et très charismatique.
Cela dit, ces scènes de procès assez banales somme toute, ne prennent une véritable ampleur qu'avec l'irruption de la fiction.

Dès la première séquence fictionnelle (la scène du car), la fiction débarque comme un ouragan et dévaste tout, bouleverse les perceptions, remet à plat toutes les certitudes, et déroute totalement.
Mais le film assume l'artifice, l'exploite ouvertement, et donc le rend parfaitement acceptable pour le spectateur.

La scène finale est à ce titre sublime, une apothéose du brouillage des frontières entre le réel et l'artifice.
Cette ultime séquence est initialement purement documentaire : on y entend l'équipe technique (dont Kiarostami) essayant tant bien que mal de capter la sortie réelle de prison du héros, mais il y a des imprévus. Le micro porté par le vrai Makhmalbaf qui attend à la porte de la prison marche très mal. La caméra portée filme en téléobjectif, de très loin, depuis l'intérieur d'une voiture, comme une caméra cachée.
Le héros sort enfin...
Pleure à la vue du vrai réalisateur et le prend dans ses bras.
Ils partent en moto retrouver ensemble la famille des escroqués.
Le son se coupe toutes les 2 secondes, et on comprend à peine les dialogues.
Et la musique (LA SEULE !) extra-diégétique, symbole le plus pur des outils fictionnels, intervient et magnifie littéralement la séquence.
Le faux et le vrai se marient avec grâce.

Les outils de la fiction subliment le réel, le réinventent, et le crédibilisent.

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