Mordre à l'hameçon

Avis sur Cold Fish

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Cold Fish est une longue descente aux enfers d'un père de famille japonais très moyen, incapable de s'affirmer ou de se prendre en main. Prisonnier de son incapacité à dire "non", il va se retrouver plongé dans un cercle vicieux incontrôlable mettant à mal son sens moral. Jusqu'à ce qu'un point de non retour soit logiquement franchi. Si le gore vous déplaît, que le glauque vous repousse et que vous accordez une importance capitale au sens de la mesure, ce poisson risque paradoxalement de vous brûler irréversiblement l'estomac.

Démarrer un film sur une scène de repas mutique et sans musique, ça peut faire peur aux allergiques à la lenteur. "Si ce film de 2h30 démarre direct comme ça, faut que je m'attende à un truc bien chiant". C'est dommage car c'est le genre de mise en scène qui pose d'emblée le problème d'une famille dysfonctionnelle et nous fera très rapidement ressentir cette détresse refoulée d'un personnage qui n'ose pas hurler son désarroi. Mais Sion Sono est un malin : au lieu de commencer tout de suite par cette scène, il nous fait d'abord un petit montage ultra dynamique sur la femme blasée du héros qui achète et prépare ledit repas, avec une marche militaire qui imprime un mouvement effréné et impossible à arrêter. Pourtant il n'y a là que du très banal : une femme dans un supermarché qui achète de la nourriture et qui rentre chez elle pour faire cuire tout ça. Mais cette manière de nous le présenter nous laisse déjà présager ce tourbillon dans lequel notre pauvre poisson rouge va être aspiré et dévoré sans avoir le temps de réagir. On sent que les choses vont aller trop vite pour quelqu'un, on sent que le film sera rapide. Et lorsqu'on enchaîne violemment avec la scène de repas évoquée plus haut, on l'accepte parce que le début nous a rassuré en nous présentant les intentions du réalisateur. C'est dingue comment il a su rendre son film aussi "accessible" (au niveau du rythme, pas du contenu violent) juste avec ce si court préambule.

Grâce à son entrée en matière, Sion Sono peut se permettre de faire durer son exposition. C'est exactement ce qu'il faut faire quand on s'exerce à la manipulation et ça marche bien ici, tout en nous présentant convenablement le personnage principal. On nous prépare également aux excès à venir à travers ce personnage de dirigeant hyper exubérant, il serait très facile de le trouver surjoué si sa tchatche bruyante ne laissait pas deviner qu'il tient davantage du gourou que de la figure paternelle. Le film est un crescendo réussi sur l'idée de nous faire accepter une chose, puis une autre, ainsi de suite jusqu'à ce qu'on ne sache plus situer nos limites psychologiques (celles du personnage comme celles du réalisateur). Rien ne sera épargné au personnage, l'amour a disparu derrière du sexe au contexte systématiquement malsain et le sang dégoûte. Seules les étoiles factices apportent un peu de paix, mais ce n'est finalement qu'un moyen de décupler le désespoir. Cold Fish est un concentré de noirceur, mais il évite de sombrer dans le torture porn et c'est ce qui en fait pour moi toute la valeur. On ne tombe pas dans un catalogue de larmes et d'humiliations exotiques, on a à cœur de suivre ce personnage qui garde une illusion de marge de manœuvre.

Mais malgré tout le bien que j'en dis, le film n'en présente pas moins deux tares. La première concerne un passage qui, en plus de durer bien trop longtemps pour ce qui nous est présenté, va être reproduit quasi à l'identique plus tard, toujours en prenant son temps. Le but était manifestement de créer un malaise en faisant durer aussi longtemps que possible une scène embarrassante jusqu'à en devenir insupportable, mais ça n'a pas tellement marché sur moi et j'avais hâte que le réalisateur passe à autre chose. L'autre problème apparaît à partir d'une scène de basculement. Ce genre de rupture qui arrive lorsqu'un héros n'a plus ses lunettes (symbole ringard : lunettes = coincé/Clark Kent, pas de lunettes = affirmation de soi/Superman. Sérieux, arrêtez de stigmatiser bêtement les porteurs de lunettes...). C'est un passage attendu et parfaitement bien amené, mais la mise en application à la réal' de l'explosion des limites a beau être cohérente avec le propos de Sion Sono, elle m'a complètement décroché du film. Parce que trop, c'est trop. Quand la violence vire au grotesque total sans opter pour l'humour, je ne me sens plus horrifié, juste détaché. Ok c'est là que Sion Sono voulait nous emmener depuis le début, Ok c'est une fureur qui est généralement salvatrice au cinéma, Ok il était vraiment nécessaire de terminer sur ce genre d'explosion, mais si je finis par ne plus rien ressentir pour les personnages c'est qu'il y a eu un abus quelque part.

Cold Fish est une oeuvre vraiment dérangée qui ose tout, peut-être trop. Le film est maîtrisé quand son personnage l'est, mais il a voulu pousser trop loin. C'était cependant une excellente tentative et il a constitué un bon visionnage pour tout ce qu'il m'a apporté.

outbuster
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