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Le cinéma de Michael Mann reste réputé pour ses qualités formelles, son esthétique essentiellement urbaine et la modernisation de ses archétypes de purs polars. C'est aussi un cinéma dédié à la confrontation de ses protagonistes. De Manhunter à Public Enemies, en passant par L.A. Takedown, Heat (son remake) et Miami Vice, Mann n'a cessé de magnifier le périple de ses personnages, de tous bords de la loi et de la morale, en opposant leur trajectoire avec celle d'authentiques antagonistes, parfaits miroirs de leur quête existentielle. Ainsi des confrontations entre Vincent Hannah et Neil McCauley (L.A. Takedown, Heat), Will Graham et Francis Dollarhyde (Manhunter), John Dillinger et Melvin Purvis (Public Enemies) et bien entendu celle de Max le taxi et de Vincent le tueur. En 2004, soit presque dix ans après Heat, Collateral marquait le grand retour de Mann à son genre de prédilection, le polar urbain, après un passage réussi par le thriller judiciaire porté par Russell Crowe et Al Pacino dans Révélations et le biopic Ali avec Will Smith et Jamie Foxx. Mais loin de la dimension chorale et la narration tentaculaire de Heat, Collateral se résumait plus simplement à la confrontation improbable de deux personnages, absorbés dans la vie grouillante d'une Los Angeles nocturne et fiévreuse.

Max (Jamie Foxx) est un chauffeur de taxi rêveur et idéaliste qui vivote dans son boulot en entretenant le rêve de fonder sa propre boite de transports. Vincent (Tom Cruise), est un tueur à gages solitaire, fraîchement arrivé à Los Angeles, et dont la mission se résume à éliminer plusieurs témoins à charges impliqués dans le procès d'un chef de cartel. Ce soir-là, Vincent embarque par hasard dans le taxi de Max et lui demande de l'emmener à plusieurs endroits de la ville pour régler quelques affaires pressantes. Mais alors que Max ne tarde pas à réaliser la véritable nature des "contrats" de son client, Vincent le contraint à rester son chauffeur durant toute la nuit pour le mener d'une cible à une autre.

L'intrigue du film part d'un postulat somme toute assez minimaliste pour lancer ses deux protagonistes dans une errance commune à travers la nuit urbaine. Au fil des heures passées ensemble, les deux hommes confronteront leur point de vue, l'idéalisme de Max s'opposant inéluctablement au pragmatisme du tueur. Leur rencontre poussera le brave taxi à sortir de sa bulle, Vincent contraignant son otage à le suivre dans son péril meurtrier jusqu'à en faire le témoin d'un monde criminel qui lui était jusque-là inconnu. Cet itinéraire commun aboutira à la métamorphose progressive de Max, en le rendant de plus en plus actif dans l'intrigue. Au contact du tueur, et même sur ses conseils, le personnage de Max s'affirme, prend des initiatives, jusqu'à se faire passer pour Vincent dans une séquence tendue avec le commanditaire du tueur (incarné par Javier Bardem, le temps d'une séquence). On pourrait presque voir dans le scénario de Collateral, une sorte de récit initiatique, aboutissant à la métamorphose du protagoniste au fil des épreuves, Vincent jouant ici à la fois le rôle de mentor et d'antagoniste.

A première vue, Collateral réinventait le film de tueur à gages, offrant à Tom Cruise, un rôle à contre-emploi, second "méchant" d'anthologie après son incarnation de Lestat dans Entretien avec un vampire en 1994. Le personnage de Vincent s'inscrit ici dans la continuité tragique d'un Neil McCauley, solitaire mais plus bavard, et ne sachant se définir autrement que par la profession criminelle qu'il exerce. De la même manière que De Niro dans Heat, Vincent semble ne pouvoir exister en dehors de son métier et ne remet en aucun cas en cause ce qu'il sait faire de mieux. Ses nombreux dialogues avec Max mettront pourtant en évidence ses contradictions, le taxi lui ouvrant plusieurs fois les yeux sur l'amoralité inhérente à sa profession. De son côté, Max est un personnage foncièrement non-violent, qui se perd chaque jour un peu plus dans un boulot ingrat en repoussant toujours au lendemain le moment de réaliser son rêve. Sa première rencontre avec la juriste au début du film, soulignera d'abord la simplicité rêveuse du personnage, Max exposant alors son projet tout en remarquant l'absurdité de la situation de la jeune femme, celle-ci se tuant à la tâche dans un poste de procureure qui a tout l'air de ne pas lui convenir. Puis plus tard c'est la rencontre avec le tueur et ses échanges avec lui qui permettront à Max de réaliser à quel point lui aussi s'oublie dans son métier et gâche sa vie à tourner autour du pot. Les deux personnages (voire les trois) se rapprochent ainsi dans leurs trajectoires respectives autant qu'ils s'opposent d'un point de vue moral.

Vincent est un personnage essentiellement "mannien", tragique par essence, car incapable de choisir une autre trajectoire de vie (comme en étaient incapables McCauley et Hanna dans Heat, Graham et Dollarhyde dans Manhunter, ou même plus tard, Dillinger dans Public Enemies). A l'opposé, la lente prise de conscience de Max sur sa condition induit en lui une révolte progressive le poussant à s'opposer de manière frontale au tueur, d'abord en lui volant ses données, puis en provoquant le crash de son taxi et enfin en ouvrant le feu sur Vincent dans la séquence-climax du métro aérien. Cette ultime confrontation révélera alors toute la vérité sur le point de vue moral du tueur, à travers une simple réplique lancée au taxi avant leur échange de tirs : "Je fais ça pour vivre !".
Loin d'être anodine, cette phrase peut simplement se voir comme une mise en garde de Vincent à Max pour lui rappeler qu'il n'a aucune chance de l'emporter face à lui. Mais de manière plus subtile, cette réplique trahit surtout l'état d'esprit du tueur qui avoue alors à ce moment-là que lui aussi, comme le taxi et la procureure, exerce un boulot qu'il n'aime pas, juste "pour vivre", et parce que c'est, à l'image de l'aveu dans le premier face-à-face de Hanna et McCauley dans Heat, tout ce qu'il sait faire. Heat et Collateral se rejoignent alors dans cette même thématique de la profession définissant l'identité, de cette quête frustrante d'échappatoire et de la difficulté (voire l'impossibilité) de sortir d'une voie a priori toute tracée. A l'image de De Niro à la fin de Heat, Vincent meurt ici seul, sans famille et quasi-anonyme, face à un adversaire empathique et serein, parfait miroir de ses propres contradictions.


Collateral peut alors se voir comme un film déterministe, à la symbolique indéniablement romantique et mélancolique. Un autre polar urbain, peuplé d'autant de flics que de gangsters et d'assassins : des personnages à priori archétypaux mais essentiellement "manniens" dans leur allure et leur approche. Ses nombreuses plages contemplatives (le passage du coyote : le loup urbain) et ses déchaînements de violence froide, radicale, résonnent tout autant avec les travaux précédents du réalisateur qu'ils serviront aussi de modèle stylistique à d'autres cinéastes (la scène du Red Circle dans John Wick et celle de la boîte de nuit dans The Dark Knight sont deux emprunts lorgnant sur la séquence de la boîte de nuit coréenne). Véritable hymne à la nuit urbaine, ce thriller à l'esthétique classieuse et aux thématiques passionnantes trouve une parfaite cohérence au sein de la filmographie de son auteur, lequel n'aura jamais de cesse d'étudier, au-delà de la splendeur des images de chacun de ses films, la complexité de personnages emprisonnés dans des rôles dont ils cherchent, ou pas, à s'extraire.

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