"L'action painter du cinéma"

Avis sur Cosmopolis

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Critique publiée par le

Avertissement : ce film relève du génie pur et de l'Art absolu. C'est pourquoi ma pauvre critique ne sera pas en mesure de rendre compte du caractère exceptionnel de "Cosmopolis".

Dès le générique, on comprend qu'il existe un lien intrinsèque entre l'art moderne (Pollock, Rothko, etc..) et "Cosmopolis". Telles les tâches de peinture qui sont jetées arbitrairement sur l'écran dès les premières secondes, le film fait s'enchaîner des fragments de dialogues décousus, qui ne présentent a priori pas de sens. C'est justement cet ensemble de monologues plus ou moins abstraits qui donne une cohérence au tout. Il ne faut sans doute pas chercher à comprendre chaque détail, chaque parole ; mais plutôt accepter le fait que chaque séquence du film est une tâche, qui, sous la caméra de Cronenberg, prend sens lorsqu'elle est mise en rapport avec le tout. Le récit éclaté fait écho aux jets de peintures que Pollock lançait sur sa toile : rien n'a de sens, mais le résultat fait sens. Paradoxe. Génie.

Par ailleurs, le film mêle avec un talent fou l'absurdité des situations, le caractère fragmenté du récit, le surréalisme inhérent à l'Art, et le non sens de la vie, la vacuité de l'existence, rassemblant le tout en un écrin magnifiquement étrange. Visuellement, tout est parfait : les plans sont tous plus fascinants les uns que les autres, l'originalité inquiétante de certains cadrages déroutants répond comme un miroir aux textes hermétiques mais souvent hypnotiques que les personnages débitent, impassibles.

Génie de l'écriture : tout est décousu, et pourtant, l'ensemble est jalonné de phrases "refrain" qui lient le récit avec une fluidité et un naturel étonnants. "I want a haircut". Le monde peut s'écrouler, la vie peut défiler devant nous, et pourtant, le fil conducteur reste là, obsédant : la coupe de cheveux. Futilité absolue ! Quête insensée dont on ne saisit pas vraiment l'urgence face au chaos qui dévaste le monde, là, tout près. C'est ici que réside le génie. Les considérations du personnage principal, déconnecté des réalités, se résument à une coupe de cheveux. Symbole absolu du cynisme des puissants.

Le discours sur la finance, dans les grandes lignes, relève d'une réalité qui nous menace : le spectre du capitalisme hante le monde et risque de conduire l'humanité à sa perte. Même si le propos alarmiste parait exacerbé, il contient un fond de vérité indéniable. Réflexion sur les ravages de la dictature économique donc. Ravages auxquels le héros semble insensible. Enfermé dans sa limousine capitonnée, au dehors, le monde vacille, s'écroule, mais la voiture fait office de barrage. Reflet de l'intériorité du personnage, imperméable. Analogie imparable.

Le récit s'étale sur une journée, métaphore de la vie. Le matin, le personnage se tient droit et fier dans son impeccable costume, mais au fur et à mesure que les heures passent, il perd de sa superbe : les doutes l'envahissent, il est dépenaillé, presque dévêtu ; peu à peu affaissé sur son siège voire recroquevillé sur sa banquette, le héros se dégrade progressivement. Sa limousine, jadis flambant neuve, finit sa course cabossée, tagguée, abîmée, réduite à néant. Le protagoniste, lui, termine décoiffé, taché, sale, "puant" de plus en plus. Ce parallèle qui s'établit entre le cours de la journée et celui de la vie se retrouve dans la relation maritale du héros : le matin, on se séduit, on se découvre, on apprend à se connaître. A midi, la routine s'installe lentement, puis, le soir venu, le couple se délite, se désintègre.

Robert Pattinson joue à la perfection ce personnage creux et vide de sens qui voit défiler le monde sous ses yeux indifférents. Aussi bien au dehors (la foule qui hurle et qui provoque des émeutes chaotiques) qu'au dedans (une galerie de personnages défile dans la limousine du héros sans que l'on sache vraiment d'où ils viennent ni qui ils sont), le monde s'offre au personnage qui ne reçoit rien. Puis, avec l'échec retentissant qui s'abat sur lui et la ruine qui le menace, le protagoniste se laisse peu à peu aller à une pulsion de mort et de destruction qui va s'exercer à tous les niveaux, aussi bien physique de mental. Le Roi tombe de son piédestal, au final, son monde s'écroule, exactement comme le monde du dehors. La descente aux enfers commence. La course vers la mort, l'annihilation de soi. Et en cela, Pattinson fait preuve d'une grande subtilité dans son jeu, à la fois insondable, pervers et mystérieux. Il fait également passer avec une grande justesse ce que la caméra ne montre pas.

Au final, j'ai sans doute oublié de mentionner la moitié des paramètres qui font de ce film un véritable chef d'oeuvre qui révolutionne les codes cinématographiques traditionnels, mais il n'en demeure pas moins que "Cosmopolis", c'est l'arrivée de l'Art abstrait au cinéma, l'avènement d'une narration surréaliste, d'un scénario génialement déstructuré, et la naissance d'un grand acteur (si si).

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