Un justicier dans la bile

Avis sur Coup de torchon

Avatar Sergent Pepper
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Une question parmi d’autres surgit au visionnage de Coup de torchon : pourrait-on encore faire des films de cet acabit aujourd’hui ?

Tiré d’un roman de Jim Thompson, le film relève d’emblée le rarissime défi de réussir son passage vers la France : en situant l’intrigue dans l’Afrique coloniale à la veille de la deuxième guerre mondiale, Tavernier crée le contexte idéal pour révéler les plus bas instincts : veulerie, racisme, appétits divers (nourriture, sexe, alcool, argent sale) motivent ainsi la petite communauté, dont le policier assure le laxisme généralisé.

Coup de torchon aligne les surprises : dans le dilettantisme de son nihilisme, tout d’abord, et qui nécessite une mise au diapason par le spectateur de façon aussi stimulante et jouissive qu’il doit le faire face au Buffet Froid de Blier sorti deux ans plus tôt. Dans son intrigue, ensuite, qui consiste comme son titre l’indique en une épuration par le meurtre qui ne fait pas pour autant de son justicier une figure héroïque. D’abord humilié, piétiné par la population locale, le personnage de Noiret, formidable, finit par provoquer une tuerie qu’il déguise en meurtres avec une facilité déconcertante tant la concentration de vices est élevée. Face à lui, de Marielle à Huppert en passant par Eddy Mitchell et Guy Marchand, on se tire la bourre pour donner à la bassesse humaine ses lettres de noblesse.

Cette revanche cathartique a tout d’un crachat jouissif à la face du monde : c’est justement parce qu’on la toujours cru incapable de quelque acte que ce soit que Cordier va pouvoir agir en toute impunité.
Rien n’échappe au regard ravageur du cinéaste : la complicité de l’Eglise (formidable scène de bricolage où l’on recloue un Christ en croix), celle des autochtones avec les blancs, des femmes, des entrepreneurs ou des criminels locaux. Puisqu’il ne reste rien à sauver, autant provoquer l’apocalypse : Cordier, à mesure qu’il massacre, s’accompagne d’aphorisme nihiliste de plus en plus percutants (« Pendant qu’on dort et qu’on mange, on se tracasse pas pour des choses contre lesquelles on ne peut rien », « On se dit que c’est par pure bonté que le bon Dieu a créé le meurtre »), sans jamais se départir de son flegme. Entre nouveau Christ et intellectuel français, son personnage qui se dit « de toute façon mort il y a si longtemps » hâte une mort généralisée qui de toute façon se presse aux portes du monde, avec l’imminence de la deuxième guerre mondiale.

Le monde touche à sa fin, et c’est tant mieux. Sorte de Règle du jeu passée par le tamis encore plus cynique des années 80, Coup de torchon fait mine de faire le ménage pour mieux exposer les souillures d’une humanité qui, décidément, n’apprendra jamais rien.

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