Parce que le fun excuse pas mal de choses

Avis sur Crawl

Avatar Scaar_Alexander
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Un crocodile, ça ne rigole pas. Deux cent quarante millions d’années d’évolution, soit soixante-cinq de plus que les dinosaures, ça laisse le temps de se perfectionner dans l’art de la fils-de-puterie carnassière. Fait-on mieux, dans le registre des prédateurs, que l’équivalent tout-terrain d’un grand requin blanc ? A priori, non. Mais alors… pourquoi si peu de films de crocodiles ? À l’heure qu’il est, on devrait en compter au moins autant qu’ils n’ont de dents, c’est-à-dire soixante-six. Or, on n’en compte même pas six. Okay, on pourrait en trouver davantage en ouvrant son champ de recherches aux séries Z direct-to-video comme Supercroc ou encore Megashark versus Crocosaurus, mais personne n’en sortirait gagnant, même les gens qui ont bossé dessus. SURTOUT les gens qui ont bossé dessus. Non, si l’on s’arrête aux productions d'un standing tolérable, aux films qui ont bénéficié d’une sortie en salle, par exemple, on retourne à la poignée, partant du catastrophique Crocodile de la Mort de Tobe Hooper (1976) et du nanar culte L’Incroyable Alligator de Lewis Teague (1980), tentant une percée dans le super-mainstream en 1999 avec Lake Placid, bourrant l’année 2007 avec Primeval, Black Water, et Rogue (seul le troisième est arrivé chez nous)… puis sortant le présent Crawl, en cette année 2019. Ah, on nous dit dans l’oreillette que ce n’est pas un film de crocodile, mais d’alligator (plus précisément d’alligators). La fameuse nuance qui échappe à pas mal de gens, et que nous aborderons à la toute fin de ce texte par simple goût pour les choses bien faites. En attendant, passons aux choses sérieuses.

On se calme

Étant donné que le sous-genre du film de crocogator n’avait jusqu'ici jamais rien produit de BON (ni la gentille bouffonnerie Lake Placid, que seuls le cabotinage d’Oliver Platt et la perfection génétique de Bridget Fonda sauvaient de l’inanité, ni l'idiot Rogue), on était en droit d’avoir un peu peur de cette nouvelle tentative. Sam Raimi à la production et Alexandre Aja derrière la caméra, ça avait le pouvoir d’intriguer, mais pas plus. Crawl avait de très honnêtes chances d'être un énième « monster movie » contribuant à l’image désastreuse dont souffre ce pauvre, incompris crocogator d’un bout à l’autre du monde. Résultat des courses : il n’en est heureusement rien. On peut même qualifier Crawl de premier film de crocogator VRAIMENT recommandable. La question est maintenant de définir la mesure de ce succès. A-t-on affaire au Lawrence d’Arabie du film de crocogator, ou bien à un sympathique petit thriller horrifique à prendre pour ce qu’il est sans se faire de… film ?

Réponse B), mon capitaine. Dans son registre, Crawl est loin d’être un mauvais film, mais il est également loin d’en être un grand. Ainsi recommanderons-nous vivement de tenter l’expérience aux sceptiques qui croient à tort y voir une série z mongolio-racoleuse du type Sharknado (Alinado ? Tornagator ?)… sans pour autant trouver plus inspirée la sanctification du film qu’en font actuellement les aficionados intellos-branchouille du registre, du type lecteurs de Mad Movies (celui-là même qui s’était montré TRÈS magnanime avec Rogue).

De la peur !

Un constat assurant à lui seul la moyenne à un film d’épouvante, c’est qu’il fait (assez) peur. Or, force est de reconnaître que Crawl met très tôt sur les dents. Il suffit à Haley, l’héroïne, de descendre dans le vide sanitaire à la recherche de son père pour qu’une nette tension s’installe, Alexandre Aja ayant fait de cet espace exigu MAIS PAS TROP à la fois un cauchemar pour claustrophobes ET un no man’s land infernal dont les ténèbres rendent les contours imprécis, et desquels peut surgir n'importe quelle créature infernale. Une telle efficacité n’aurait pas dû étonner, de la part du Frenchie qui nous a pondu le furieusement génial Haute tension (son ridicule twist de fin mis de côté) alors qu’il n’avait pas trente ans, et, pour son PREMIER essai hollywoodien, un remake de culte de l’horreur américain supérieur à l’original (sa Colline a des Yeux)... mais plusieurs années de plantages (Mirrors, Horns, et une tentative de thriller classique qui s’est soldée par un échec, La Neuvième Vie de Louis Drax, Piranha-3D étant sa seule vraie réussite post-Colline), ça conditionne.

Crawl file donc (assez) souvent les chocottes. En mettant en parallèle la filmographie de son réalisateur et les films de crocogators, son Piranha-3D peut être comparable à Lake Placid, car il s'agit dans les deux cas d'hommages humoristiques à Jaws (on devait à Steve Miner l'hilarant House), et son présent Crawl à des thrillers au ton bien plus sérieux comme Rogue et Black Water. Le premier acte du film a l’intelligence de ne pas TROP en montrer, et même ses « jump scares » ne sont quasiment jamais cheap, cf. la première où une grosse branche d’arbre défonce une des fenêtres de la cuisine, promesse de la destruction naturelle à venir. Comme nous l’avons posé plus haut, le crocogator est un prédateur tout-terrain, capable de boucheries tant sur terre qu’en mer, et ça, les frères Rasmussen, scénaristes du film, l’ont compris : avant d’être un film de monstre aquatique, Crawl est un film de monstre « tout court » qui impressionne suffisamment comme ça (ah, ces yeux luisant dans l’ombre !) ; puis, quand l’eau de mer commence à inonder le décor, un décor déjà plongé dans une angoissante obscurité, et arrive à hauteur de hanche, créant une dimension entière de danger invisible à l’homme, les peurs enfantines sont sollicitées, et là, autant dire que rien ne va plus.

Parlons maintenant de ce qui est montré. Le premier soupir de soulagement vient de la réussite relative des effets spéciaux. Relative car certains plans feront grincer des dents, comme celui assez ridicule où un des alligators surgit de la trappe du vide sanitaire pour gnaquer un flic, mais rien qui n’endommage vraiment l’effet d’ensemble très positif. Reconnaissons à Aja et Sam Raimi d’avoir fait preuve d’une réelle exigence pour un résultat d’autant plus remarquable qu’il a coûté une bouchée de pain (treize millions de dollars de budget !). Attention, on VOIT que c’est du « CGI » dès la première apparition du premier alligator, mais rien qui ne devrait bloquer les nostalgiques des animatronics.

L’auteur de ces lignes ne cachera pas avoir été temporairement déçu par l’apparition d’un DEUXIÈME alligator (et les vannes s'ouvriront en grand dans la seconde moitié du film pour inviter au buffet des dizaines de ces saloperies...), mais c’était ne pas comprendre la démarche d'un film qui, contrairement à Lake Placid, ne lorgne jamais du côté de Jaws. Rien d’un affrontement allégorique, ici, ce n’est pas non plus Moby Dick. C’est du B.A.-ba du survival, qui rappelle en certains endroits The Descent. Par ailleurs, la présence de multiples prédateurs n’empêchait pas la scène des cuisines dans Jurassic Park d’être un sommet de tension. C’est l’homme face aux dangers d’une nature à l'amoralité parfois effrayante, ici incarnée par les fils de pute susmentionnés. Aussi Aja gratifie-t-il son film d’un généreux nombre de plans d’alligators entiers, assez bien animés pour reproduire leur mortelle vélocité, puisqu'en face, il en fait tout autant avec son héroïne Haley, que papounet appelle l’« apex predator » depuis qu’elle est toute gamine, interprétée par une Kaya Scoledario très physique que le réalisateur filme sous toutes les coutures, et qui se montre digne de cette idée assez sympa de Marathon Man aquatique – où les compétences physiques d'un personnage lui sauvent la vie.

La peur s’atténue nettement lorsque l’action sort du vide sanitaire pour s'en aller grailler en plein jour, rappelant par moments Piranha-3D, mais la violence du cinéma d’Aja porte en elle une sauvagerie qui donne à ces moments un minimum d'impact. Par ailleurs, le réalisateur n’a cette fois-ci pas exagéré dans le gore. Son film étant davantage un divertissement pop-corn que Rogue, où les apparitions du crocogator étaient aussi rares que fulgurantes (en phase avec la réalité de ces prédateurs qui laissent rarement le temps au cadre de rougir), on pouvait craindre un festival de boyaux et d’hémoglobine, mais il a trouvé un juste milieu, bon an, mal an. Pour un film de peur, c'est bien dosé, propre et efficace.

Une mise en scène un peu trop hâtivement louée

Aja bénéficie depuis ses débuts d’une sorte d’estampille « auteur » dans la catégorie de l’épouvante, a fortiori aux yeux d’une cinéphilie que nous avons mentionnée plus haut en évoquant le microcosme Mad Movies, par exemple, et la presse française a toujours fait preuve d’une certaine complaisance à son égard, il suffit pour constater cela de voir les moyennes critiques de ses ratages Mirrors et Horns, aussi celle dont bénéficie Crawl n’est-elle pas un imparable signe de qualité. En revanche, la presse étrangère n’a jamais été particulièrement tendre à son égard, les moyennes de ses films sur le site Rotten Tomatoes parlant d'elles-mêmes (pour ce que vaut leur système de notation fort contestable) : Crawl est son premier film, depuis Piranha-3D, à bénéficier de la certification « fresh ». On parle de maîtrise technique mirobolante, de nouveau modèle du genre, capable de transformer l’eau de mer de son budget très limité en grand cru par la seule force de la grammaire cinématographique. De challenger surgi d’on ne sait où pour donner une claque aux divertissements hollywoodiens. Des louanges rappelant à votre serviteur des cas comme ceux de 10 Cloverfield Lane et Don’t Breathe. Mais le film d'Aja n'arrive pas à la cheville de ceux de Dan Trachtenberg et Fede Alvarez. Il manque d’une identité forte, problème bien illustré par sa musique, par exemple, dont le thème le plus récurrent, si efficace soit-il, est bieeeeeeen trop pompé sur Sicario pour convaincre.

L’emballage de son Crawl, en termes de photographie, de direction artistique, et, comme nous l’avons vu, d’effets spéciaux, est remarquable. Les extérieurs ont presque plus de gueule que les intérieurs alors que l’on s’attendait à l’extrême inverse : dès l’arrivée en voiture dans une Floride ravagée par le typhon, on n’est incapable de distinguer le vrai du faux, la pluie torrentielle, les bourrasques de vent, et les cieux tumultueux formant un décor dont le pouvoir d’immersion aurait été parfait si un travail plus pêchu avait été effectué sur le son. Du coup, quand on apprend que la Floride du film a été « reconstituée » de toute pièce en Europe de l’Est (avec toutes les inexactitudes que ne manquent pas de soulever les connaisseurs), et que tout est du chiqué, on ne peut qu'applaudir des deux mains. Aussi scandaleuse soit l'affirmation suivante, on est loin du Vietnam en plastique de Full Metal Jacket. Pas besoin de le répéter, donc : l’atmosphère est là. Le problème de la mise en scène d’Aja se situe ailleurs : a) dans sa maîtrise de l’espace, et b) dans la lisibilité de certaines de ses scènes d’action. Premier point, le décor du vide sanitaire a beau être une réussite, et sa submersion progressive un accomplissement technique, il arrive souvent de se demander OÙ se trouve l’héroïne par rapport à la trappe qui y mène, ou par rapport à son père, ou encore où se trouve la bouche par laquelle sont entrés les alligators, si bien que l’on ne sait jamais à quelle distance Haley se trouve de la « safe zone », et donc à quel point elle est dans la merde. Second point, il arrive que l’on ne sache pas exactement ce qui se passe – juste que ça craint – lorsque l’action s’emballe, surtout quand ça se passe dans la purée de pois du vide sanitaire, comme dans cette scène où le flic se fait dévorer vivant sous les yeux de Haley. Limites atteintes des effets numériques, mauvais emploi des quelques animatronics qu’a toléré Aja sur son plateau... ? L’important est que dans ces moments, le résultat est un bazar qui laisse un peu de marbre. On aurait aimé que toutes les scènes d’action soient du niveau de celle où l’héroïne piège un des alligators dans une cabine de douche… mais ce n’est pas le cas. Si Crawl se montre quasiment toujours divertissant, fort d’une durée inférieure à quatre-vingt-dix minutes (!) (l’auteur de ces lignes louait déjà les avantages d’une telle durée, le mois dernier, dans sa critique de Brightburn), il n’impressionne pas toujours comme il aurait dû.

Crawl back to your typewriter !

Jetez un œil à l’affiche de Crawl : les noms de Michael et Shawn Rasmussen sont écrits en aussi grand et en aussi rouge que celui d’Alexandre Aja, tandis que n’apparaissent nulle part ceux de Barry Pepper et Kaya Scoledario (au passage). Certes, le film n’est pas un blockbuster hollywoodien, et Aja n’est pas une mégastar, mais quand même, pour avoir son nom sur l’affiche d’un film distribué à l’internationale quand on est scénariste, il faut être soit un tant soit peu populaire pour une quelconque raison, soit sacrément débrouillard. Il faut croire que les frangins l’ont été, débrouillards, puisqu’on leur doit quoi, au juste ? En 2010, The Ward, un des pires films de John Carpenter, rendu tout juste regardable par la blondeur d’Amber Heard… puis Dark Feed et The Inhabitants en 2013 et 2015, deux films inédits en France, flanqués de notes calamiteuses sur IMDb, et dont les affiches rappellent celles de ces centaines de direct-to-video d’épouvante qui sortent chaque année aux USA, photoshopées n’importe comment avec la force du désespoir, le visuel étant un peu leur seule façon de se faire remarquer. Ouais, donc, pas très reluisant. Donc pas un argument. Débrouillards, on vous dit.

Attention, ce qu’ils ont fait sur Crawl est infiniment moins idiot que le scénario de The Ward, et, vraisemblablement, ceux de Dark Feed et The Inhabitants. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Qu’il n’est pas trop idiot, cette fois-ci. Déjà, l’idée du décor-refuge condamné à être englouti, bien qu'elle semble avoir été pompée directement sur Rogue (remplacez l’îlot par le vide sanitaire), est indéniablement accrocheuse ; elle a tout du « high concept » peu coûteux dont raffolent les boites de prods. Et surtout, les scénaristes ont su insuffler un minimum de vie à ce concept. Pour faire fonctionner un survival horror intimiste, qui consiste en une petite poignée de personnages, tout au plus, coincés dans un espace limité, il faut lui donner une incontestable force dramatique, c’est-à-dire des personnages à la fois originaux et auxquels on peut s’identifier (ne serait-ce qu’un), et un ancrage solide dans le réel. Force est de reconnaître que les frères Rasmussen n’ont pas fait un mauvais boulot sur ce plan. Alors qu’on était entré dans la salle en pensant se poiler devant l’empilement de macchabées, on se prend à angoisser pour Haley et son père, le facteur Aja accentuant la tension car on se dit qu’avec lui aux commandes, même les personnages principaux peuvent y passer. Évidemment, leur « character development » tient sur un ticket de métro, on n’est pas chez Dostoïevski : d’un côté, fifille est une nageuse de compétition, un poil rebelle à l’autorité, pas super proche d’une grande sœur qui a l’air plus intégrée socialement, et qui en veut à papounet d’avoir divorcé ; de l’autre, papounet est divorcé et ne le vit pas super bien, et sa fille cadette lui manque un peu beaucoup parce qu’il voit en elle une winneuse. Mais comme il est parfois important de le rappeler aux détracteurs de Gravity, il ne faut pas confondre simplisme et simplicité. Fifille ne se sent plus winneuse, et pour sauver son père qu’elle aime plus que tout au monde, elle doit en redevenir une : pas besoin de plus que ça, a fortiori pour une heure et demie. Son comportement de battante fera le reste du boulot. À cet égard, bien qu’elle ne soit pas un personnage inoubliable, Haley est davantage à ranger du côté des bonnes héroïnes du genre, au côté de la Nancy de The Shallows (Instinct de Survie, en français) ou de la Michelle du précité 10 CL, dans le sens où elle ne fait pas trop de conneries (la stupidité des personnages comme moteur dramatique est peut-être LA tare du genre). Sauf… quand elle en fait. Par exemple, on comprend assez vite que le film qu’on est en train de regarder n’a pas inventé la poudre quand vient ce moment, complètement absurde, où Haley, alors qu’elle sort de la seule zone sûre du vide sanitaire pour aller récupérer son téléphone portable et se met donc en danger mortel, commence à taper la discute avec papounet... pour déstresser, c’est ça ? Les moments de ce genre ne seront pas légion, mais on comprend alors les risques.

Non, le problème est que si l’on apprécie l’ambition de faire un survival horror doté d’un fond, il vaut mieux parfois ne pas trop essayer, parce qu’on peut se blesser. Durant le premier acte, les frères Rasmussen posent très efficacement l’état de la relation entre Haley et son père, ainsi que l’enjeu dramatique qui y est lié, leur réconciliation. Mais à partir de là, l’essentiel de leurs échanges consiste en un empilement de clichés, y compris psychologiques, dont on tire la désagréable impression que les scénaristes prennent leur spectateur pour un con, surlignant au Stabilo chaque progression des deux personnages. Les Rasmussen ont eu leur idée de père coach, de fille battante et de réconciliation dans l’adversité, en gros, ils ont trouvé leur « conflit », en langage scénaristique, mais ils n'ont clairement pas eu le talent nécessaire à son développement, pour en faire quelque chose de pleinement satisfaisant. En fait, cette partie du film n’aurait probablement, littéralement, pas fonctionné avec des performances de moindre qualité que celles de Pepper et Scoledario, qui forment un duo père-fille très convaincant, bien qu’ils aient tourné la (petite) majorité de leurs scènes séparément. La mimi Scoledario prouve qu’elle a de quoi tenir un film sur ses épaules, et l’on est bigrement heureux de retrouver Pepper, acteur criminellement sous-estimé (aaaaah, sa performance en RFK dans la minisérie sur les Kennedy !) dont Battlefield Earth a bien foutu en l'air l'alors prometteuse carrière. Avec eux, le « tel père, telle fille » passe.

L’autre gros défaut du scénario est son manque d’imagination. Là non plus, les promesses du point de départ sont loin d’être entièrement tenues à cause d’un deuxième acte souffrant d’un cruel manque d’imagination. Nous parlons bien du second, car le premier est réussi, comme nous l’avons vu, et le troisième, la dernière ligne droite, s’avère plutôt satisfaisant à défaut de surprendre, réussissant une belle accélération, et réservant quelques beaux moments d’action. Le second, lui, est celui où l’essentiel du jeu de cache-cache entre Haley, Dave et les alligators devait se produire. Considérant l’unité de lieu et les retours plutôt positifs dont bénéficie le film, on était en droit de s’attendre à jeu haut en couleurs, à des interactions malines avec le monde extérieur, duquel père et fille sont coupés très tôt, à des twists un peu tordus, et à des personnages secondaires eux aussi haut en couleurs. Hélas, les idées manquent cruellement. On voit venir à mille kilomètres l’arrivée du gentil flic Wayne ainsi que son funeste sort – dès sa première ligne de dialogue avec Haley, en fait – ; les trois seules autres personnages avec qui les protagonistes ont une chance d’interagir se font bouffer avant même qu’on apprenne leurs prénoms ; la sœur n’est plus jamais évoquée… Du coup, cela devient un peu répétitif, même pour un film court, d’autant plus que cela se produit dans un récit au final très convenu : papounet et fifille survivent avec des bobos qui n’ont aucune conséquence claire et donc aucun impact dramatique (pas comme si elle avait perdu un membre à la Toothless dans Dragons 2 !), et même le putain de clébard n’y passe pas. Face à Rogue, on avait affaire à un film de Greg McLean, le réalisateur du brutal Wolf Creek, et se disait donc que tout était possible… en ayant un chouïa raison, puisque [spoiler alert !] le chien y passait. On était en droit d'attendre la même chose d'un film d'Aja !

Une affaire de croquage

Nous en venons alors à notre dernière doléance, qui mérite à elle seule un chapitre à part entière : le degré de ce que les anglophones appellent suspension of disbelief, littéralement de « suspension d’incrédulité », moins littéralement d’acceptation des invraisemblances, que requiert Crawl. Autant dire un degré stratosphérique, rarement atteint, même à Hollywood. Haley se fait croquer par un alligator assez tôt dans le récit, aux jambes, oui, les deux en même temps. Puis, vers le milieu, au bras, un seul, mais c'est déjà pas mal. Puis, vers la fin, à l’épaule. En gros, un acte, un croquage. À chacune de ces trois fois, on se dit « okay, donc, à partir de maintenant, on va suivre une héroïne estropiée... ? », et à chacune de ces trois fois, fifille sort de l’attaque avec une petite giclette de faux sang, une grimace, et zéro entrave de ses mouvements, puisque vous savez, winneuse. Au bon public rétorquant qu’Hollywood est plein de films où les protagonistes se sortent de situations impossibles : il y a une différence fondamentale entre faire esquiver à son héros toute sorte d'obstacles a priori inévitables (comme les embûches sur le chemin d’Indiana Jones, par exemple), et les lui envoyer dans la tronche à chaque fois sans que cela ne prête vraiment à conséquence (comme si Indiana Jones se prenait l’énorme boule au début du premier film, pour se relever l’instant d’après avec son chapeau encore sur la tête, à la cool). Admettons que les alligators du film n’aient pas une mâchoire si puissante que ça : entre alors en conflit le fait qu’ils dévorent en deux bouchées TOUS les AUTRES personnages, des agents de police aux trois pillards du drugstore. Une inconsistance qui n’arrange rien…

Le plus idiot, dans cette histoire, est que ces trois attaques n’étaient même pas nécessaires, du moins pas dans ces proportions. La première est parfaitement superflue, en plus de sortir du film le spectateur un minimum incrédule : le seul challenge d’ÉVITER les alligators dans les dédales du vide sanitaire suffisait AMPLEMENT à mettre le public sur les rotules ! Pas besoin d’ajouter un handicap, certainement pas à ce prix ! La troisième blessure, à l’épaule, aurait quant à elle été acceptable si elle avait prêté à conséquence, si Haley s'était retrouvée à l’article de la mort, par exemple... or, à la toute fin du film, cette dernière a tout juste l’air vaguement indisposée, au point de rappeler le sourire Colgate de Denise Richards à la fin de Starship Troopers, sauf que dans le film de Verhoeven, c’était du 35ème degré. Elle n’y aura pas laissé un seul orteil.

Conclusion

Crawl n’est pas donc pas l’« apex predator » du cinéma de monstre dont on aurait aimé se régaler. Les réfractaires au genre pourront le voir et, avec une certaine dose de mauvaise foi, dire que vous voyez, ces films sont ridicules. Avec une certaine dose de mauvaise foi, disons-nous bien, parce qu’il n’en demeure pas moins un très bon moment de fun rappelant qu’on PEUT prendre un plaisir innocent, c’est-à-dire non coupable, à suivre une histoire pourtant forcément grotesque de jolie fille traquée par des grosses bestioles carnassières. Si son récit donne une bien trop grande impression de bâclage pour qu’il laisse un souvenir impérissable, le spectacle que propose Aja garantit suffisamment de frissons pour être aisément recommandé aux amateurs. En d’autres termes : une solide sortie de l'été, ou de « midnight movie », comme on dit chez l’oncle Sam. Ce qui est déjà très bien.

Épilogue vaguement instructif

Crocodile, alligator : on confond les deux depuis toujours, et certains tirent même des nanars de cette confusion, comme Dinocroc vs Supergator. À ceux qui n’ont jamais su faire la distinction entre les deux, que ce soit parce qu’ils n’ont jamais trouvé le temps d’étudier la question à cause des aléas de la vie, ou bien parce qu’ils n’en ont juste rien à foutre : la réponse n’est pas aussi simple que certains sites le laissent croire. Par exemple, on dit souvent que le crocodile a une gueule en forme de V et que celle de l’alligator est en forme de U… mais ce constat ne vaut que pour l’Amérique du nord : dans le reste du monde, il existe des marques d’alligators au museaux pointus et des modèles de crocodile à la truffe arrondie. Privilégions les faits globalement observables suivants : a) le crocodile est plus long que l’alligator, b) il a une mâchoire plus puissante, et c) quand l'alligator ferme sa gueule, seules ses dents du haut sont visibles, tandis que le crocodile aime montrer tant celles du haut que celles du bas, parce qu’au bout du compte, son rêve, dans la vie, c’est d’être l’ultime badass motherfucker qu’a pas une gueule de porte-bonheur. Ce qui n’empêche pas les alligators de Crawl de calmer l’auditoire...

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