Au royaume de l'affect

Avis sur Creep

Avatar Toto662
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Les films d'horreur se ressemblent tous, dit-on. Ce qui n'est pas complètement faux, dans la mesure où ils se basent tous globalement sur un même schéma, qui consiste tout bêtement et simplement en une plongée (dans l'horreur, globalement).
Ce qui différencie les films les uns des autres se distingue en trois critères primordiaux : jusqu’où le cinéaste va plonger, ce qu'il va nous y montrer et, surtout, dans quel état va-t-on en sortir. Ces trois éléments permettent des variations infinies au sein de ce schéma restreint inhérent au cinéma d'horreur : de Shining, vision angoissée d'un esprit défaillant, on passe au second chapitre d'Hostel, jubilatoire conte sociopathe, en passant par la sauvagerie métafilmique de Scream.
Souvent, les films d'horreurs les moins appréciés sont des plongées très profondes non pas dans l'esprit humain (Shining) ou dans le fantasme (Les Autres), mais dans une sorte de marginalité qui se rapproche parfois de l'antisociabilité (Hostel, La Colline a des Yeux), toujours de l'animalité.

Si la vision de Creep est aussi sidérante, c'est parce qu'il s'agit probablement de la plongée la plus profonde qui soit. Il ne s'agit pas de montrer un travers défiguré du capitalisme comme dans Hostel, ou de s'approcher d'un instinct familial très animal dans The Descent, mais, tout simplement, de s'engouffrer de manière stupéfiante dans le dehors de la société. Et complètement, s'il vous plaît.
Le fait que le film se passe dans un métro n'est pas anodin : ce symbole d'un rythme social conventionnel ne va très vite plus du tout ressembler à un métro, mais plus à une sorte de cave labyrinthique aux murs glacés (une grande partie du film n'a d'ailleurs pas été tournée dans un métro), ce qui met en exergue la désocialisation de Kate, et du film dans son ensemble.
Les seuls alliés de Kate ne sont, après la mort de Guy, que des marginaux : un taulard en liberté conditionnelle, et des SDF. Kate, pour survivre, va devoir aller au delà de ce statut de marginal. Elle va être obligée de s'extirper de la société pour se confronter à la notion d'individu (son individu, aidée d'autres individus, contre un autre individu).
Plus encore : se confronter à une notion d'individu lavée de toute influence issue de l'entité sociale actuelle. Il s'agit donc, paradoxalement, d'une sorte de purification humaine, par un retour à l'impulsivité (ses talons deviennent des armes), et donc à l'affect.
C'est pour ça que Kate, si elle se trouve en dehors de la société, n'est pas fermée au relationnel, au lien avec l'autre. Il faut se reposer sur tous les sentiments, quels qu'ils soient, pour survivre dans cet enfer.

Craig, le monstre auquel elle va devoir se confronter, semble être une difformité de la société, un peu à la manière des mutants de La Colline a des Yeux, ou des milliardaires de Hostel qui deviennent pendant quelques heures l'expression meurtrière de leurs névroses sociales. Or, il n'en est rien. Craig ne fait qu'imiter le monde d'en haut, pour être autre chose que le tas de cicatrices hideuses qu'il représente. Il n'est pas une mutation de la société, il n'est pas un humain qui a « plongé », mais une entité qui fait le trajet inverse de Kate. Il tente péniblement et vainement de monter (en imitant, donc), là ou celle-ci est entraînée dans une descente fulgurante vers un monde viscéral. Le croisement de leurs deux trajectoires est à l'origine de l'horreur que Creep génère.
Kate, pour pouvoir survivre (et vaincre la monstruosité), va devoir tomber plus bas que Craig. Elle va devoir définitivement céder à la sauvagerie, à l'intuition de la mort.,
Cet état terminal de la plongée, atteint lors de l'affrontement final du film, est un déferlement d'une violence sidérante, aussi bien par la force de la mise en scène de Christopher Smith que par ce qu'elle suggère dans l'auto-destruction sociale de Kate.
Mais l'instant le plus terrifiant du film survient un peu plus tard, lors de la relative réinsertion de Kate dans la société, (attention ça va spoiler), lorsqu'un passant lui jette une pièce comme à un SDF et qu'elle se met alors à rire puis pleurer face caméra, avant de jeter un regard des plus intenses à son plus proche compagnon de galère, celui qui l'a suivie et soutenue jusqu'au plus profond de l'enfer : le spectateur.
La purification qui a été effectuée se révèle donc dans ce finale génial comme étant aussi bien une cure qu'une tare, puisqu'elle réduit le personnage, anciennement roi dans son « monde », à un marginal, quelqu'un d' « almost human », un être enfermé au royaume de l'affect.

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