Doctor Edgelord

Avis sur Crumb

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Documentaire sur l'artiste et surtout auteur de BD Robert Crumb, responsable de Fritz the cat, qu'il a liquidé après son adaptation malvenue. Légèrement désagréable et légèrement jubilatoire (beaucoup pour les fans et la plupart des spectateurs 'exprimés', sûrement car on doit peu 'tomber' sur ce film). On y voit Crumb en famille, avec ses collaborateurs-trices et ses amantes, racontant ou raconté à partir de ses créations. Il laisse libre cours à ses opinions, sa sexualité. La réalisation se laisse modeler par lui sans chercher à l'interroger ou le défendre activement, en laissant les contradictions ou les 'bulles' se former devant nous (certaines paroles semblent donc ironiques ou disqualifiées). Ses travers apparaissent, ceux qu'il revendique ou assume, ceux qu'il néglige également (comme ses accès de pédanterie).

Le type est passif-agressif, ricaneur, désinhibé (merci aux drogues d'avoir achevé le travail), malgré une certaine réserve ou un fond d'introversion. Crumb n'a pas beaucoup d'estime pour quoi que ce soit, sans que ça semble trop lui peser. S'il peut donner des éléments à charge sur son propre cas et notamment sur sa jeunesse, sa légèreté et son mépris restent plus fort (ce dénigrement sans affect se poursuit sur ses lecteurs, qu'il suppose avoir les mêmes fantasmes et les mêmes manques pathétiques que lui dans le présent ou adolescent). Son frère malade dit que Robert a blessé son narcissisme et encouragé ses pulsions meurtrières passées, pourtant Robert a fait part en interview de l'emprise de Charles sur lui jusqu'à ses 18 ans (c'est à lui qu'il doit sa vocation d'auteur de BD, sans quoi il se serait contenté de dessiner sans raconter d'histoires). Ce quarantenaire cloîtré, suicidé peu après le bouclage de film (et le départ de Robert pour la France), est suffisamment fascinant pour avoir convaincu Lynch de faire figurer son nom au générique, en tant que producteur.

Il faut sans doute avoir une dose de masochisme ou une attirance pour les gens profondément froids et crus malgré leur charme de dandy pour aduler ou vouloir fréquenter un tel personnage – ou s'y reconnaître, ce qui devrait exclure toutes illusions si c'est à raison. En même temps Crumb est 'objectivement' remarquable car il a su exploiter ses pensées et penchants toxiques pour en faire la matière de son accomplissement – et de son succès financier. Hors de sa famille tordue dont il est le rejeton le plus apparemment sain (les sœurs ont refusé de passer à l'écran), il est entouré de gens décents, souvent normaux ou éduqués, généralement débarrassés des fautes de goût ou de jugement de leur jeunesse (ses femmes surtout) ou dominant leur filon 'underground'. Les contributions de certains intervenants secondaires ou 'visités' sont assez grotesques quand la machine intellectuelle se met au service de thèses (l'homme entreprenant aime les mamelles et le timide le bas du corps – amazing merci Mademoiselle) ou justifications foireuses. Au bout cela donne un lot de contradictions et de niaiseries post-modernes : Berkeley devient 'conservatrice', Crumb en pratiquant le racisme nous ferait réfléchir sur nos propres représentations, etc.

Heureusement Crumb lui-même n'a pas de contact avec ce type-là de branlette, si libertaire et misanthrope décontracté soit-il. Il utilise tout de même l'idée d'une retranscription de l'âme américaine et de ses vices cachés ou attirances gênantes, pour cautionner ses dessins les plus borderline (constamment en terme de racisme ou de misogynie). Les moralistes et idéologues prudes auront leur petite base pour faire tenir l'édifice. Les autres peuvent constater que le reste du temps, c'est-à-dire presque toujours, Crumb est parfaitement à l'aise avec ces projections et ces fantasmes, les reconnaît comme les siens de la façon la plus directe et simple qui soit (en s'y associant naturellement et n'ayant qu'à présenter, rien à revendiquer). C'est exactement pour ça qu'il est aimable – c'est un parfait connard, un edgelord émergé. Il se protège certainement, sans mentir sur l'essentiel, sans se leurrer bien qu'il récolte les fruits de son excellence.

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