Mourir les Santiags aux pieds

Avis sur Dallas Buyers Club

Avatar Clément en Marinière
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La maladie est un sujet rare au cinéma; le SIDA, plus encore. Plaie ouverte à cheval sur le XX° et le XXI° siècle, l'épidémie s'est lentement érigé en tabou délicat d'une société sexuellement culpabilisante. Confortablement, ses débuts furent homosexuels: frapper la discrimination du sceau du dépérissement n'avait rien d'un non-sens dans les années 80 - ni dans les années 2000 d'ailleurs, à en considérer certains stigmates (coucou le don du sang). Facile de fermer les yeux, mais difficile d'être inégaux devant la mort, et c'est au centre de cette pénible prise de conscience que Dallas Buyers Club prend racine. Ron Woodroof, électricien texan homophobe, passablement alcoolique et drogué, se fait ainsi tester positif au VIH après un accident du travail. En plein déni tout d'abord, il se renseigne ensuite, se rebelle et se transforme au contact de Rayon, travesti aspirant transsexuel, avec qui il monte un Buyers Club, visant à offrir aux malades une alternative au AZT, molécule meurtrière dominant alors les traitements hospitaliers.

Sorte d'Erin Brockovich en Santiags, l'altruisme ravageur en moins, Ron Woodroof partage avec l'héroïne de Soderbergh la caution "inspiré de faits réels", la verve vulgaire et le désamour de l'industrialisé et de l'institutionnalisé. Plus largement, les deux films partagent une écriture à la prévisibilité pétrifiante, une sorte de petit manuel de l'académisme sous-titré "comment bien faire pour les oscars". Tout y est potentiellement cousu de fil blanc, et plus encore, le suspense reste définitivement en retrait des enjeux scénaristiques, la faute aux très maladroites ellipses qui, s'ils elles insistent sur le caractère barbare de la maladie, font aussi apparaître procès et autres joyeusetés au petit bonheur la chance dans le fil du récit, désamorçant la critique institutionnelle pourtant inhérente au combat de Woodroof. Reste la touchante transformation du personnage, qui découvre que les homosexuels ont une âme, au demeurant correctement amenée dans le scénario, même si on aimerait ne plus avoir besoin de films pour nous rappeler au plus élémentaire de la tolérance anti-raciste ou anti-homophobe. A lire la critique du Figaro (L-O-L), qui érige le personnage en gentil héros homophobe bigarré et généreux en éludant son conflit moral pourtant central (à se demander si Sorin Etienne a seulement vu ce sur quoi il écrit), de toute évidence, si, on en a encore besoin.

Dallas Buyers Club ne manque pour autant pas de flamme: Matthew McConaughey est extraordinaire (même si on en doutait plus depuis Killer Joe et Mud), Jared Leto le talonne de très près, et la direction d'acteur de Jean-Marc Vallée s'élève au delà de toute critique. La mise en scène du film, globalement très classique, se permet quelques fulgurances bienvenues quoi qu'inégales, et tient le pathos relativement à distance en recouvrant la mort d'un voile pudique. Mais le caractère parfois extraordinaire du parcours de Woodroof - de ses escapades en costume de prêtre au Mexique ou au Japon pour soudoyer de l'interféron au premier toubib venu, jusqu'à ses irruptions, transfusion à la main, en groupes de soutien pour vendre les bienfaits de sa petite entreprise - laisse souvent entrevoir un autre film, une quasi variation du "Arrête-moi si tu peux" de Spielberg à laquelle Jean-Marc Vallée peine à donner corps par manque d'audace. En couchant du classicisme sur de l'académisme, le metteur en scène ne rend qu'à moitié hommage à la vélocité de son héros, et son film, en demi-teinte, court en bouche et manquant d'ampleur, prend le goût amer d'un rendez-vous raté.

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