Lars Von Trier, critique 2

Avis sur Dancer in the Dark

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Suite de mon visionnage intensif de Von Trier. Impossibilité de parler de Breaking the Waves, j'essaye de m'attaquer à Dancer in the Dark.
Critique en deux partie, Antichrist d'un côté, Dancer in the Dark de l'autre.
Lars Von Trier semble posséder la même tendance au sadisme que Flaubert, ou Zola peut-être. Je dirais plus celui de Flaubert, parce qu'il est plus assumé. Un sadisme sans but, sans raison, d'autant plus fort qu'il n'a aucune raison.

Il me semble nécessaire, au début de cette critique, de jeter un nom. Le lien est évident, il l'est du moins pour moi, et je pense qu'il est aussi intéressant que nécessaire de mettre les deux en parallèle.
L'Etranger, Camus, 1942
En revanche, je dois également admettre une connaissance très limitée de la tradition des musicals américain. La base, je la vois, les références sont tombées à côté.

Il est temps de parler du film. Je ne résume pas l'histoire.
Dans les grandes lignes, on a une réflexion sur la perte de vue, qui est esquissée mais qui, pour moi, sert plus d'outil dramatique que de réel point thématique. La symbolique est ici à la fois présente et très ouverte. On pourra me dire que le thème du regard se relie à celui du regard sur la vie, à sa réécriture du quotidien. Pourquoi pas.
Il y a cette idée de sacrifice, tout comme dans Breaking the Waves. Ici, le sacrifice est différent. La force de celui de BtW se retrouve dans la transformation d'un personnage en sainte. Le refus de l'être mystique par l'église, la lapidation (Saint-Etienne), le sacrifice par amour total, les conversations avec Dieu. Bref, Claudel aurait aimé.
Dans Dancer in the Dark, le sacrifice s'est rationalisé. On parle de peine de mort, on parle de médecine. La femme se sacrifie pour de l'argent, son fils est sauvé par de l'argent. On a un rapport direct qui est le monde capitaliste, terrestre, exclusivement.
Une victime parfaite, presque trop parfaite, et c'est peut-être une faiblesse de ce film. Aveugle, travailleuse, généreuse, dévouée, aimée de tous. Elle est Jésus vendue par Juda pour quelques pièces. Face à ce personnage, le sadisme de Von Trier explose dans une jubilation absolue.
Une première partie permet de s'attacher à un personnage très largement sauvé par le jeu magnifique de Bjork. Une maladresse de jeu, un peu trop de pathos d'expression, et tout devenait ridicule, on ne s'accrochait pas, et le film échouait. Mais ce petit trop n'est pas venu pour moi. Il a du venir pour d'autres.
On nous explique sa situation, on nous explique celle des voisins, on nous promène Deneuve (je ne peux m'empêcher d'être heureux quand on promène Deneuve sur mon écran). On nous promène aussi, on nous fait croire à une histoire d'amour entre le personnage féminin et le voisin, et cela ne vient pas.
Au milieu, le vol, l'attaque absolue contre l'innocence. Von Trier a bien retenu Sade:
« O combien ces tableaux du Crime me rendent fière d’aimer la Vertu ! Comme elle est sublime dans les larmes ? Comme les malheurs l’embellissent ! ».
Et ce meurtre au milieu, l'aveugle, qui tire sans le faire exprès. C'est trop, surement. En mots, c'est surement trop si l'on veut glorifier la vertu. Pas assez si l'on veut l'exterminer. Mais le film n'est pas des mots, et encore une fois, sur une corde raide, la justesse est préservée, par un miracle que je ne m'explique pas.
La seconde partie est du Camus. Manipulation des faits, impossibilité du personnage à répondre aux attentes. Chez Camus c'est une inadaptation sociale, ici c'est une trop grande pureté. Dans les deux cas, on est sur la destruction, par une société normalisatrice, d'une personne trop proche d'incarner l'idéal pour ne pas représenter un risque. Car cette mort finale, attaque contre la peine de mort je suppose, est la dernière tentative de normalisation.
Mais dans son sadisme, Von Trier est gentil plus qu'humain. On a l'espoir ici comme dans BtW, à travers cette figure féminine, l'ami ou la gardienne. On a aussi cette issue positive au sacrifice, même contre toute vraisemblance – je ne suppose pas que cette vraisemblance soit importante, mais une fois démontré que l'argent est volé, une fois qu'on l'a retrouvé, la justice le saisi et le rend, elle ne le laisse pas au fils de la voleuse.

Il faut conclure et résumer. Réussite miraculeuse portée par une Bjork qui, presque seule, masque les défauts, les surmontes, ce film est convainquant. La musique, parfaite, l'utilisation du musical à la frontière du ridicule fonctionne.
Ce film est une surprise. Une surprise parce qu'il réussit la performance d'être génial dans la nullité, dans l'excès, dans la caricature. Il est cette réussite du raté, ce basculement fébrile entre le génie et la folie, entre le chef-d'œuvre et la caricature. C'est le basculement flaubertien entre le cliché et le grand style. Certain le détruiront avec les mots que j'ai utilisé pour le défendre, c'est vrai. Mais c'est je pense parce qu'il peur résister à la destruction, et qu'il faut le détruire. Parce qu'il y a tout ça, mais que...

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