Pluie de larmes sur les cordes vocales

Avis sur Dancer in the Dark

Avatar Hilàrio Matias Da Costa
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Voici donc ma première critique, que j'écris empli de verve et de fureur suite à un ahurissement encore béant. La subjectivité ne pourra que s'emparer de moi tant ce mélodrame m'a fait danser, mais le cinéma n'est-il pas le trou de serrure sur des vies fantasmées? Et quant à cet aspect résolument larmoyant et déchirant, à la limite du commercial et du calibré pour les plus grand prix, il est à nuancer, mais aussi à prendre brut. Voici donc une critique sans plan ni schéma d'idées (veuillez excuser l'heure tardive et le bouleversement dont je suis épris, ainsi que bien vouloir accepter association d'idées et fautes impardonnables).

Habitué aux outrances et coups de choc de Von Trier -alliant savamment sexe, apparition et références chrétiennes, thème de la mort et fatalité du destin- , et ayant savouré chacune de ces dernières oeuvres en trouvant en lui le meilleur du cinéma comme de l'innocence omniprésente chez un enfant turbulent, je découvre enfin tout le génie de son art, séparé définitivement de toutes emprise marketing et liée au buzz. Il est vrai qu'il est très simple de douter de ce dernier, tant ce connard s'applique à prendre une place importante dans nos vie suite au visionnage de ses films. D'ailleurs, petit merdeux est toujours sur la lune depuis Mélancholia, et je ne peux plus la contempler tant son visage fripon y est inscrit.

Sans fierté aucune, seules quelque larmes pendouillèrent à mes yeux lors des scènes les plus cinématographiquement percutantes (lorsque le volume accompagnant les cris est subitement augmenté, ou encore durant la scène où Selma est torturé par le policier, harassée par les menaces), mais aucune autre ne vint lorsque l'extrême tragique l'aurait demandé. Car c'est ainsi que Lars nous balance son film, c'est dans le drame le plus silencieux et percutant que réside la pure émotion. C'est dans la gorge que les larmes coulent. Filmant les martyrs quotidiens avec réalisme et sans pitié, il parvient à rattacher la peine de Selma au réel, n'utilisant aucune musique, maquillage ni travail sur l'image, hormis lors des scènes où l'héroïne rêvasse. La pureté telle conférée au personnage de Selma par l'étonnante Björk semblent rattraper le spectateur comme les rêves et les danseurs le feront si bien pour notre victime absolue.

Selma est construite sur la pire des fondations : Tchécoslovaque et portant avec elle les clichés et "florilège" d'images grisâtres et pessimistes du cinéma d'Europe Centrale, ouvrière d'une usine avide de son innocence (lui confiant un travail abrutissant) et enfin mère célibataire dont l'enfant et sa personne portent un syndrome les condamnant à la cécité dans leur gènes, elle peut sembler n'être qu'une poupée malmenée dans la bande-annonce, incarnée par une star de la pop reconvertie et dépouillée pour l'occasion. Enfin, elle est femme, et cet caractéristique déterminante de son malheur à toute son importance dans l'esprit de Lars Von Trier, même en inscrivant son film dans les Etats-Unis des 60's où la femme se libère et s'émancipe.

Mais tous ces préjugés s'avèrent être faux, l'oeuvre étant emprunte d'une certaine grâce. Car oui, ce chemin de croix sur lequel chute l'héroïne est -sans prosélytisme aucun- révélateur d'une immense intériorité salvatrice de l'Homme qu'un certain barbu cherchait à pointer du doigt. Car on ne peut dénier le lien essentiel avec la religion chrétienne. Ce "parcours saint" d'une jeune femme immaculée (tuant même par pitié et par naïveté face à la méchanceté) et résistante à la souffrance grâce à cet ailleurs du rêve fait de son parcours, bien que dénué d'autre messages que celui qu'apporte sa pureté, la souffrance moderne de l'Homme vierge de corruption face à un monde pourri par la ferraille et le profit. Et qu'en est-il de ces symboles pieux que le réalisateur dissémine dans la grande majorité de ses films ? Des icônes christiques dans les cellules des condamnés aux 107 pas passionnés de Selma, tout fait d'elle une figure de persécutée protégé par un principe supérieur.

Mais comme le voulu le réalisateur, suivant (à moitié) son Dogme 95, la légèreté du mot devrait retranscrire celle du film, atout que je n'ai pas.
C'est cette légèreté même qui nous fait décoller au dessus d'une oeuvre cinématographique, et nous place face à un écran de rêve. Le jeu de Björk, dénudé et fortement lié aux sens,tout comme son aspect de beauté immédiate et ruisselante de vie, parsème au final le film et sa morale d'un quelconque espoir. Ces souffles infimes de vie sont subtilement saisi par une caméra mouvante et intime, suivant chaque mouvement et émotions de l'actrice en toute intimité et sincérité. Ce procédé de caméra serpentant sur la vie s'applique à chaque élément du film, du plus grossier au plus beau, à l'image des deux plaques baveuses que Selma superpose dans la machine. Ce réalisme quasi documentaire et détaché, rassemblant l'humain et les mornes éléments de son environnement parvient finalement à construire une fosse de vie où se débat cette femme, rejeton d'un monde qu'elle ne comprend pas, ou plus.

Cela va sans dire que la femme est constamment embrigadée tout au long du film, reléguée à une vie solitaire et fantasmée, rouage d'une usine terne et sale, ainsi qu'ôtée de la vue, mais cet amas de contraintes est sans doutes utilisé sciemment pour mieux désamorcer, ou seulement adoucir, l'idée d'une absolue fatalité moderne. La mort de cette dernière dans un "magnifique" plan vertical, coupant net le chant merveilleux d'un dernier spectacle (qui, dans un film de tout autre sauf Von Trier aurait pu insuffler une pitié incroyable aux policiers) permet à la fois d'éveiller la révolte chez le spectateur, mais aussi de comprendre que Lars "Did what he had to do", tuant Selma pour nous dévoiler

Cela n'empêchera pas le fond de critique sociale, bien heureusement présent dans Dancer In The Dark.
Le film se présente comme un réquisitoire contre la peine de mort et les conditions du travail ouvrier de l'Amérique libérale des années 1960, mais il ne s'agira cependant que du socle puissant au thème récurrent de sa filmographie : le sacrifice féminin.

Il existe toujours un chant au fond de nous, mais les spectateurs sont à séduire et le monde est à changer avant que les rideaux ne se ferment sur la mort.

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