Pourquoi le réalisateur traverse-t'il la route ?

Avis sur De l'autre côté du vent

Avatar Mike Öpuvty
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Quand on a le bonheur de lire Moi, Orson Welles, une longue série d'entretiens avec Peter Bodgdanovich, on apprend tout un tas de choses sur le métier d'acteur, sur la mise-en-scène, le montage, mais aussi sur la géopolitique des années 40, sur Shakespeare et un bon nombre de vannes sur Antonioni. Au milieu de cette Bible, Orson Welles dévoile les grandes lignes de son projet The Other Side of the Wind, fameux film inachevé du Grand Maître sur Jake Hannaford, cinéaste maudit et ruiné...

"Je vais utiliser plusieurs voix pour raconter cette histoire. On entend des conversations enregistrées en interview, et on voit plein de différentes scènes qui ont lieu au même moment. Il y a des gens qui écrivent des livres sur lui - différents livres... Des documentaires, des photos, de la pellicule, des bandes. Tous ces témoins... Le film sera constitué de tout ce matériau cru. Peux-tu t'imaginer à quel point le montage sera audacieux ? Et amusant..."

Son grand serpent-de-mer, Orson ne l'a jamais terminé, et a confié à Peter la sainte-mission d'en venir à bout, un jour. Et nous voilà, plus de quarante ans après, enfin à même de voir de nos yeux ce monstre protubérant.

The Other Side of the Wind ne manquera pas de partager. Sa forme, violemment anarchique, en rebutera plus d'un, mais je ne peux m'empêcher d'y voir l'expression d'un Génie en avance sur son temps, trouvant accidentellement une mise-en-image énergique au point d'évoquer les premiers Tsui Hark, alors qu'Orson avait 50 ans passés et voulait juste "Essayer quelque chose..."

Ses collages, ses éléments qui se télescopent, ses sauts-d'axe, ses saccades... autant d'astuces empruntées à la nouvelle vague qui trouvent ici leur emploi le plus visionnaire. Quel dommage que ce film n'arrive qu'à la fin des années 2010, où ces expérimentations ont entre-temps été conduites par d'autres, et pas forcément des plus glorieux... Orson Welles avait certes de l'avance, mais peut-être pas quarante ans !

Alors qu'en est-il du font ?

The Other Side of the Wind raconte, dans un premier temps de façon détournée, tangente, comment un Cinéaste en bout de course finit par se détruire à force d'avoir entretenu tous ces mystères autour de lui. Et à mi-parcours il devient plus frontal, plus direct, pour montrer comment ce grand metteur-en-scène adulé s'avère être un homme horrible, un vampire suceur-de-talent et en définitive complètement fragile...

"Je sais tout ce qui est arrivé à cet homme. ET sa famille - d'où il vient - tout ; plus que je ne pourrais en mettre dans un film. (...) J'aime cet homme, et je le hais."

Jake Hannaford est de ces machos manipulateurs, séduisants par leur charisme et leur intellect, leur oeil, mais dévoilant en définitive une facette friable et destructrice. Tout le petit monde qui l'entoure au cours de cette soirée d'anniversaire ira de son petit mot, de sa théorie personnelle, concourant au collage d'idées revendiqué par Welles, et fabriquant un patchwork de regards sur le cinéaste.

Il ne reste plus à Welles que de créer le regard dudit cinéaste. Alors il crée The Other Side of the Wind le dernier film de Jakes Hannaford, et c'est dans ces moments-là qu'Orson Welles s'avère sans pitié.

Parodiant ouvertement Antonioni, et Zabriskie Point en particulier, Le film-dans-le-film est l'occasion pour Welles de verser dans l'expérimental le plus débridé, non sans humour d'ailleurs. C'est pas tous les jours qu'on voit une énorme bite-gonflable être le point d'orgue d'une œuvre minimaliste et intime !
Welles n'ayant jamais caché son aversion pour le cinéaste Italien, il est amusant de le voir écorner son mythe avec un humour grinçant. Mais ne souffrant pas de faire une parodie-pour-la-parodie, Orson trouve sa façon à lui de filmer ses petits jeunes, dont la co-scénariste Oja Kodar.

Affable et irritant, chaleureux et enculé, visionnaire et dépassé... Jake Hannaford révèle, à travers ce kaléidoscope géant, ce qu'il y a de plus conflictuel en l'homme, en cet homme-artiste en pleine fuite-en-avant du monde et de lui-même... ce pauvre type qui a eu le malheur d'avoir un bon oeil et une braguette facile...
Peut-être une conclusion un peu trop évidente, au regard de la complexité déployée deux heures durant, mais quitte à opposer tout le monde, autant que la fin mette tout le monde d'accord !

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